Demain, l’ennui?

L’ennui avec l’ennui, c’est qu’il reste difficile à cerner.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

L’ennui avec l’ennui, c’est qu’il reste difficile à cerner.

L’écrivain Mathieu Arsenault a passé les 15 derniers mois à ne pas rien faire. Il a écrit, bien sûr. Il a préparé une édition critique de textes d’une amie décédée à 24 ans, la poète Vickie Gendreau, « la morte » de son dernier essai, qui portait ce titre. Il en a aussi profité pour apprendre à maîtriser la modélisation 3D, avec l’objectif atteint de se mettre à la création visuelle. Puis, il s’est ennuyé. Il s’est ennuyé des gens, enfin, de certaines personnes, lui qui se décrit pourtant comme assez solitaire. Il s’est ennuyé à force de trop lire et de trop fréquenter les œuvres littéraires, il l’avoue, lui le poète, l’écrivain.

« Le monde et l’histoire de l’art, de la culture et de la littérature me comblent d’ordinaire », écrit-il au Devoir après une entrevue téléphonique qu’un… ennui technique a rendu inaudible. « Je n’ai jamais assez de temps pour épuiser mon intérêt. Mais pendant la pandémie, j’ai eu plusieurs moments où mon univers m’a semblé trop petit. Je ne m’ennuyais pas de voir des amis en personne, mais lire et regarder des vidéos m’a semblé insuffisant. »

Mathieu Arsenault, le Québec, le continent, la planète entière, forcés à l’arrêt, au repos, au confinement et au désœuvrement, ont ainsi vite sombré dans l’ennui, cet envers de la suroccupation et des agendas surchargés, des occupations utilitaires.

Est-ce désolant pour autant ? Que faudrait-il d’ailleurs retenir de cette longue période d’inactivité forçant le retour sur soi, l’introspection, le vagabondage en soi, mais aussi la décélération, la lenteur et l’oisiveté ? Maintenant que nous ne sommes plus obligés de nous abandonner à cette petite douleur angoissante, ne devrait-on pas apprendre à nous ennuyer par choix, un peu, beaucoup, passionnément ?

L’ennui nuit ?

Au fait, de quoi parle-t-on ? L’ennui avec l’ennui, c’est qu’il reste difficile à cerner. Cet état se lie de près ou de loin à un tas d’autres manières de vivre à plat : l’acédie, ce péché de la tristesse et de la désolation spirituelle ; le spleen des poètes ; la neurasthénie des psychiatres ; la dépression des psychologues ; le burn-out des ressources humaines, trop humaines.

Mathieu Arsenault opte pour un rapprochement avec la mélancolie des philosophes. Il évoque la célèbre gravure de Dürer (Melancolia I) où domine le sentiment lié à Saturne, l’astre qui retarde le cours des choses et préside aux destinées exceptionnelles. La mélancolie inspire de la tristesse, mais permet de vivre le deuil et de trouver un sens à la vie en temps de crise.

« Il serait pertinent de faire la distinction entre l’ennui dirigé vers un objet et l’ennui sans objet précis, explique M. Arsenault. Parfois, on s’ennuie, mais on ne pourrait pas dire de quoi. Notre univers, ce qui nous occupe d’ordinaire, semble trop petit et on ne sait ni comment s’intéresser à l’ailleurs ni comment retrouver l’intérêt pour ce qu’on aime. Cet ennui est très proche de la dépression, mais alors que dans la dépression il n’y a que du noir, qu’on n’a rien à dire et à se dire à soi-même, dans l’ennui il y a la possibilité de trouver un chemin. »

La peintre et poète Isabelle Dumais renchérit en parlant de l’ennui de la notion philosophique par excellence. Elle rappelle qu’il s’agit de la notion centrale de tous ses recueils et confie qu’elle continue d’alimenter ses nouveaux travaux d’écriture.

« Quand nous disons “ennui”, nous pensons d’abord à une expérience grise et triste », écrit-elle dans un texte envoyé aux questions du Devoir, publié dans nos pages Idées. Elle y remarque que nous ne sommes pas tous égaux devant l’ennui, comme le montre le mauvais sort des personnes âgées mortes seules en pandémie.

« Si l’ennui nous semble d’emblée triste, c’est parce que nous savons que trop d’ennui fait souffrir. S’ennuyer beaucoup, c’est expérimenter la sensation du vide à trop forte dose, parfois jusqu’au désœuvrement. C’est ressentir l’étrange impression de sous-exister, de ne pas utiliser les heures précieuses qui nous sont données pour vivre pleinement comme nous l’aimerions. C’est la sensation d’être à côté de la vie et l’affliction ressentie devant l’empêchement éprouvé pour la regagner. »

Une étude savante franco-française a montré que, pendant la pandémie, les quelque 4000 personnes sondées ont éprouvé une « nouvelle expérience consciente du temps ». Ce sentiment de « ralentissement du temps » semblait moins lié à leur niveau de stress et de peur qu’à l’augmentation de l’ennui et de la tristesse ressentis.

Si l’ennui nous semble d’emblée triste, c’est parce que nous savons que trop d’ennui fait souffrir

« Lorsque nous souffrons d’ennui, ajoute Mme Dumais, nous avons l’impression intime et anxiogène de gaspiller de la vie. Nous éprouvons le malaise sourd mais lancinant de jeter du temps par la fenêtre — ce temps qui nous est par ailleurs affreusement compté — et nous ne sommes bien sûr pas en paix (et pour cause) avec cette dépense folle et insolente. »

Apprendre à s’ennuyer

La vie reprend et Isabelle Dumais, comme Mathieu Arsenault, se demande donc s’il ne faudrait pas conserver un peu d’ennui pour faire face à la suractivité qui se repointe.

« Nous bougerons sans doute jusqu’à ce que, peut-être, agités, surexcités, à nouveau surchargés, usés, surmenés, troublés, nous devenions nostalgiques des bienfaits de l’ennui que nous aurons goûté tout de même pendant ces mois de confinement, écrit la poète. Alors, nous aurons peut-être envie de retrouver un peu de cet ennui, si possible cette fois à petites doses. »

Son collègue Mathieu Arsenault nous souhaite carrément de conserver une part essentielle du repos, y compris par rapport à la surconsommation de biens culturels dont nous avons pris l’habitude en ligne pendant la pandémie. Et c’est bien un écrivain doublé d’un adepte de la numérisation 3D qui le dit !

Il nous souhaite aussi collectivement de nous doter de lieux pour l’ennui. Il rappelle qu’au XVIIe siècle, il existait deux types de lieux de l’imaginaire qui avaient un rapport avec la réflexion propre à l’ennui.

Il y avait d’abord le locus amœnus, le « lieu amène », le « lieu idyllique ». La ruée vers les maisons de campagne et les terrains de camping témoigne peut-être de l’attrait renouvelé pour ces refuges de confort et de sécurité propices à l’ennui salvateur.

« C’est le lieu de la socialisation sans raison particulière, explique le poète. Je retrouve ce type de lieu de l’imaginaire au sommet du parc du Mont-Royal. On y trouve de petits sentiers boisés en retrait de la ville où il n’y a rien à faire d’autre que de marcher. »

Le deuxième lieu, le locus terribilis, est lié à l’imaginaire de l’ermite seul dans un lieu hostile et dangereux (falaise, désert, torrent), propre à la méditation sur la démesure du monde. Le personnage isolé s’y retrouve en proie à une terreur profonde.

« Il est possible de s’ennuyer face à un monde démesuré, comme une sorte de refus de participer, volontaire ou non, explique le poète. Quand la démesure nous fige, on a l’impression que rien ne vaut la peine. »

L’« expérience de l’horrible » propre à notre situation malheureuse pourrait bien se poursuivre dans le monde d’après. Car, en sortant d’une crise où on s’est beaucoup ennuyés, on risque de faire face à de nouveaux ennuis aussi graves, voire plus graves.

« Le terme “écoanxiété” existe, mais on pourrait développer une sorte d’écoangoisse, une tristesse sourde à l’idée que nous ne réussirons pas à modifier notre mode de vie, une tristesse qui n’est plus la crise de panique de l’écoanxiété poussant à l’urgence d’agir, mais une sorte de résignation tragique, dit en terminant Mathieu Arsenault. Ce type d’angoisse s’accompagne souvent de l’ennui. Cet ennui, c’est la dépression du monde plutôt que la nôtre, une dépression qu’on ressent comme si elle était vécue partout autour et à l’intérieur de nous plutôt que seulement à l’intérieur de nous. »

La misère des riches

L’ennui a été fondamental durant la pandémie parce que cette manière d’être met le temps à l’arrêt. Tout n’est pas alors perdu. Quand on s’ennuie, il ne se passe rien, mais on sait pouvoir attendre le retour des jours meilleurs ou une façon renouvelée de s’aventurer dans le monde.

 

D’innombrables confinés ont profité de cette « dépriorisation » forcée pour examiner leurs choix de vie et en changer radicalement. Les réseaux sociaux sont remplis de témoignages de gens fiers d’avoir appris à méditer ou à se détendre en se mettant au yoga, au sport, au jardinage. Ne pas avoir trompé l’ennui en engraissant ou en buvant davantage d’alcool semble même devenu une fierté affichée en ligne.

 

L’ennui généralisé n’est évidemment pas né de la dernière pandémie, ni de l’avant-dernière d’ailleurs. Le XIXe siècle a été décrit comme celui de ce nouveau malaise existentiel. Les classiques de la sociologie avaient déjà compris que la vie moderne désenchantée plongeait dans une incommensurable insatisfaction blasée.

 

Le capitalisme l’a vite compris, et encore plus dans notre version cool et branchée. La société de consommation, maintenant rendue au stade suprême du numérique, est censée combler par un trop-plein de marchandises l’impression de vide et de monotonie insensée, l’ennui abyssal quoi, de tout un chacun, petits et grands, pauvres ou riches.

 

Au dernier trimestre de 2020, les ventes de véhicules de 100 000 $ et plus ont augmenté de 63 % par rapport aux trois derniers mois de 2019. « Je suis dans ce business depuis 40 ans et je n’ai jamais rien vu de semblable », a confié le président de Manhattan Motors en entrevue à la chaîne CNN ce printemps.

 

Le concessionnaire de luxe vend des Bentley, des Bugatti, des Porsche et des Lotus. La surchauffe du marché immobilier partout au Québec s’explique peut-être aussi en partie par une frénésie d’achat. Consommer pour ne pas se consumer, dit la triste formule…

 

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