Échographie du Centre-Sud

C'est le coeur meurtri de la métropole québécoise. S'il est réputé abriter la détresse humaine, il bat aussi au rythme de la passion de vivre de ses résidants. C'est un peu ce que révèle Partie profonde, installation plurimédia du collectif Farine orpheline sur le quartier Centre-Sud, cherchant à aller au-delà de la vision misérabiliste qu'on entretient à l'égard de ce secteur de la ville.

Il y a d'abord le lieu de l'exposition même, qui vaut à lui seul le détour. L'Écomusée du fier monde, rue Amhearst, est un ancien bain public, fréquenté assidûment à l'époque. À sa mémoire, on a d'ailleurs préservé sa cuve tapissée d'une mosaïque de céramiques, dans laquelle se déploient aujourd'hui les expositions.

«C'est notre quartier général pour entrer dans le Centre-Sud», commente Jean-François Desmarais, l'un des membres de Farine orpheline à propos de l'installation. Les gens ne voient que l'itinérance, la pauvreté, la prostitution, déplore-t-il, alors que les résidants ont souvent une image très positive de leur quartier.» Le petit parcours audiovisuel et vidéo que propose le collectif montre les contrastes de ce secteur, les artistes et collectionneurs étranges qui y vivent (ou y ont vécu), l'ouverture d'esprit de ses habitants.

Les visiteurs déambulent d'un poste d'écoute à une table de lecture, d'un poste de visionnement à un meuble où des objets hétéroclites, récoltés dans des braderies, sont triés dans des tiroirs à compartiments, comme des archives: vieille robe de bébé rappelant la tradition du legs de vêtements de poupons, petite banque d'épargne en métal gravé, pince avec laquelle on saisissait les blocs de glace avant l'avènement des réfrigérateurs, kit de piquerie... «L'une des façons de faire le portrait d'un endroit, c'est par ses objets», souligne Jean-François Desmarais.

L'une des tables propose de feuilleter des recueils de poésie de Denis Vanier, Jean Narrache, ou le catalogue des oeuvres colorées de Luc Guérard, sculpteur devenu peintre par la force des choses — trop petit espace de travail oblige. On peut aussi écouter une entrevue avec Normand Chamberland, collectionneur de vieux disques des années 60 (il en a 8000!).

Cabine Télémathon

Mais le clou de l'installation est sans conteste cette cabine Télémathon (comme celles où l'on prend des photos développées en quelques minutes dans les métros), devenu une sorte de confessionnal social. Installée dans la rue dans les mois précédant l'expo, la curieuse boîte noire attirait les passants qui s'y assoyaient et se voyaient interpellés par l'un des artistes, par l'entremise d'une caméra vidéo, à propos du quartier, de ce qui le définit, des raisons pour lesquelles on y vit ou on le fréquente. Les témoignages variaient énormément selon l'emplacement du confessionnal dans le quartier gai, rue Sainte-Catherine, ou au coeur du Centre-Sud, rue Ontario, fait valoir Jean-François Desmarais. «Dans la rue Ontario, les personnes sont plus âgées et s'identifient davantage à leur quartier que rue Sainte-Catherine, où les gens viennent souvent de l'extérieur pour sortir dans les bars.»

Le résultat du montage des «mini-entrevues-surprises», regroupé sous trois thèmes — la solitude, la prostitution et les miniparcs qui ont fleuri dans le quartier dans les années 70 —, est présenté sur trois moniteurs différents. «C'est la vraie vie ici; je n'aime pas vivre dans des endroits aseptisés», confie une dame, tandis qu'un autre passant propose d'établir des piqueries désignées, plutôt que de tenter de repousser les toxicomanes ailleurs. On apprend aussi les actions faites par Spectre de rue, organisme qui distribue des seringues et offre une écoute et un soutien aux toxicomanes et aux prostitués.

Bref, c'est une petite étude sociologique du quartier Centre-Sud que livre, de manière amusante et touchante, Farine orpheline, jusqu'au 5 septembre.