22e Symposium de Baie-Saint-Paul - Et vogue la galère...

Fort heureusement pour le public et les critiques d'art, les symposiums de Baie-Saint-Paul se suivent mais ne se ressemblent pas. L'an dernier, le commissaire invité, Gaston St-Pierre, n'avait délibérément pas cherché à imposer son thème de travail aux artistes (le journal de bord), laissant ainsi à chaque participant la liberté de l'explorer ou de l'ignorer. Ce parti pris, plutôt cool, était tout à fait défendable et avait donné lieu à une diversité d'approches. On pouvait identifier, sans trop de difficultés d'ailleurs, les oeuvres rattachées au thème et celles qui s'en distançaient.

Peut-être un peu confondante pour le public, mais néanmoins stimulante pour les artistes, cette conception élastique et éclatée du commissariat de symposium d'art thématique n'aura pas connu une très longue carrière. La commissaire de l'événement de l'édition en cours, Mona Hakim, a clairement ciblé son thème et sélectionné sa brochette d'artistes en fonction des liens étroits qu'ils entretiennent avec la proposition mise en avant: le rapport séculaire entre la peinture et la photographie.

Surface sensible, tel est donc le titre de l'événement et de l'exposition d'appoint qui l'accompagne, exposition qui sert en quelque sorte de pierre d'assise théorique au symposium. Ce titre est en lui-même un indicateur fiable puisqu'il souligne simultanément la fragilité du concept et les ambiguïtés sur le plan de la perception que le dialogue entre photo et peinture ne manque jamais de produire. D'ailleurs, les oeuvres de Mario Côté, Pierre Dorion, Angèle Verret et Richard-Max Tremblay, artistes qui font partie de l'exposition présentée au Centre d'exposition, exploitent à fond les riches virtualités inhérentes au dialogue que le photographique entretient avec le pictural: «À l'heure où l'authenticité des images est radicalement remise en doute, les problèmes liés à la représentation sont des plus à-propos. Telle une surface sensible, la surface picturale s'imprègne, abstrait, mime, forme et transforme. [...] Quel dialogue entretiennent les stratégies visuelles avec leurs sources de références, qu'elles soient historiques, médiatiques, sociales ou autres?», se demande la commissaire dans le court texte de présentation du dépliant promotionnel.

Vaste et ambitieux programme donc. Et s'il n'a pas le mérite d'être tout à fait nouveau — ces questions ayant été maintes fois ressassées dans les années 80 —, il a par contre celui d'être recontextualisé tout en nuance et avec plus de précision, et cela grâce en bonne partie au haut degré d'aboutissement de la plupart des oeuvres réalisées par les artistes chevronnés cités plus haut. En d'autres termes, si la peinture des plus jeunes artistes peut aujourd'hui discuter avec autant d'aisance, pour ne pas dire de virtuosité, avec le vocabulaire photographique et les codes de l'image, elle le doit en grande partie à cette génération d'artistes qui a su traiter la question avec rigueur et constance.

Jeux d'illusion

La cuvée 2004 s'annonce plus que prometteuse. À en juger par les quelques spécimens exposés à côté des oeuvres en cours d'élaboration, on pourrait même avancer que la qualité des artistes choisis, tant sur la scène nationale que sur la scène internationale, s'avère exceptionnelle. Par conséquent, le rendez-vous estival dans Charlevoix de tout amateur d'art contemporain qui se respecte est presque un incontournable.

Tâche ingrate que celle qui consiste à synthétiser et présenter près d'une dizaine de démarches artistiques souvent complexes et parfois très ramifiées, pour ne pas dire alambiquées. Tentons tout de même un survol et attardons-nous sur quelques-unes d'entre elles qui semblent, de notre point de vue du moins, plus pertinentes que d'autres en regard du thème arrêté. Les jeux d'illusion, en particulier l'effet produit par une multitude de trompe-l'oeil, sont au coeur du travail d'Éric Lamontagne. Dans l'univers kitsch de cet artiste, la peinture n'entretient qu'un rapport ténu avec l'image alors qu'elle se frotte directement au contact des objets, glissant comme par magie de la représentation d'une chose à la volumétrie de la vraie chose.

C'est également de ce mouvement d'entraînement de l'image vers un objet réel que discute Katharine Harvey dans le traitement de ses motifs aqueux: l'horizon marin, une galère. La forte présence de ces images-objets et la charge affective qu'ils dégagent surprennent de la part d'une jeune artiste aux lumineuses idées: «J'applique plusieurs couches de peinture et de médium transparent de façon répétitive: les nouvelles couches de peinture se superposent. Les détails sont ainsi submergés par le poids des couches, suggérant l'insuffisance de la mémoire dans l'accumulation du temps.»

Jean-Marie Martin, un Québécois d'origine qui vit à New York depuis plusieurs années, intègre lui aussi la notion d'objet à la peinture. Mais dans son cas, ses surfaces peintes sont sensibles au climat politique et social de notre époque: «Dans mes peintures actuelles, je remet directement en question les politiques américaines sur les événements depuis le 11 septembre 2001. J'utilise les couleurs du drapeau américain dans lesquelles j'ajoute des balles de fusil, des coupe-ongles, des lames de rasoir (que l'on confisque maintenant dans les aéroports ) et des couleurs liées à notre système d'alerte terroriste quotidien.» Un travail déterminé, certes (!), mais vraiment trop littéral. Élémentaire même, à maints égards.

La Brésilienne Marina Saleme, qui érige d'imposants murs desquels émergent d'étranges ouvertures suintantes de couleurs vives (murs qu'elle photographie par la suite, d'où la pertinence de l'invitation), en était aux étapes préparatoires. Difficile de se prononcer à ce stade-ci sur ce qu'il adviendra de son projet. Idem pour l'Allemand Wolfgang Kessler, qui peint ce qui compte parmi les sujets les plus difficiles et les plus longs à peindre: la vitesse, des engins en mouvement sur fond de paysage postindustriel.

Au travail sérieux et presque austère de Dominique Gaucher, dont les mises en abîme (un tableau dans le tableau) et les jeux de représentation en chassé-croisé font penser aux Ménines de Velasquez, on pourrait opposer celui, plus léger et aérien, du Néo-Écossais Mitchell Wiebe. Ce dernier s'inspire du monde de la bande dessinée et de la ribambelle de personnages animés, vivants, grimaçants, qui le compose. L'artiste ne manque pas d'humour: il se promène dans l'aréna vêtu d'une salopette qui ne passe pas inaperçue. Ce qui ne l'empêche nullement de peindre des tableaux constitués de savantes et séduisantes arabesques. Ce sont des tableaux baroques et loufoques mais qui se défendent fort bien.

Daniel Langevin écrit, dans le petit texte de présentation qui nous introduit à son travail: «En voulant tout synthétiser, je désire me perdre à [sic] l'essentiel.» Pour atteindre ces visées ontologiques, il va de soi qu'il faut procéder et passer à travers un processus de réduction des signes et d'épuration de l'information que contient toute image. Le motif obtenu après un tel exercice se tient sur la frontière entre la figure reconnaissable et l'abstraction pure, comme on peut le voir dans ce motif de caleçon ramené à quelques larges traits obliques noirs et un triangle blanc. Le tout sur fond rouge passion.

En terminant, soulignons la participation du Mexicain Alberto Ibanez Cerda. Dans un premier temps, l'artiste a peint en arrière-plan des scènes qui s'inspirent de photographies de paysages québécois typiques dont il laisse de larges pans inachevés. Dans un second temps, la profondeur illusoire de la représentation est oblitérée par des silhouettes de personnages, placés comme en suspension dans l'espace pictural, ces derniers venant souligner la planéité de la surface peinte et, par extension, toute la vacuité de l'aventure picturale. Un étrange climat métaphysique sous-tend ce travail particulièrement raffiné.