Le tournant numérique, toujours une priorité

Pour le dirigeant de BAnQ, Jean-Louis Roy, la question du dépôt légal numérique exige une révision de la Loi sur les archives et de la loi 51 sur le livre, entre autres changements.
Valérian Mazataud Le Devoir Pour le dirigeant de BAnQ, Jean-Louis Roy, la question du dépôt légal numérique exige une révision de la Loi sur les archives et de la loi 51 sur le livre, entre autres changements.

Alors que les discussions autour de son potentiel remplaçant résonnaient mercredi dans l’espace public, Jean-Louis Roy, à son dernier jour en tant que président-directeur général de BAnQ, s’entretenait avec Le Devoir des besoins de l’institution — tout particulièrement pour son large virage numérique.

« La bibliothèque nationale du Québec entre dans une nouvelle étape de la vie des archives et des bibliothèques, en s’attaquant à la création des grandes archives numériques du Québec », estime l’historien de formation. Dans une lettre ouverte parue plus tôt en nos pages, M. Roy soulignait que « BAnQ a besoin de ressources additionnelles pour les tâches complémentaires suivantes : renouvellement de ses infrastructures numériques dont plusieurs sont obsolètes ; garantie du maintien de ses équipes de numérisation ; déploiement d’un dépôt numérique fiable et passage accompli à l’infonuagique ; inclusion de la production numérique dans notre dépôt légal pour assurer la conservation. »

La précédente dirigeante de BAnQ, Christiane Barbe, rêvait déjà à son arrivée en 2014 « d’une BAnQ numérique, d’une grande cathédrale du savoir numérique, comme Gallica [la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France], mais en plus avancée. » Sept ans plus tard, dont quatre après le départ de Mme Barbe, le tournant n’est pas encore achevé. Loin de là.

Les grandes archives

Pourtant, il est inéluctable. « En 2010, on avait 4,3 millions de visites sur BAnQ numérique, indique de vive voix Jean-Louis Roy. En 2019, juste avant la pandémie, ils étaient 7,8 millions. La croissance est là, et ne va pas s’arrêter. » De plus, la Grande Bibliothèque (GB) accueillait 2,9 millions de visiteurs physiques en 2010, et 2 millions en 2019. « Il y a un changement là aussi. » Il faut donc, selon le p.-d.g., procéder « à la création des grandes archives numériques du Québec. » La question du dépôt légal numérique, qui exige une révision de la Loi sur les archives et de la loi 51 sur le livre, est aussi une part de ce nécessaire changement, estime-t-il.

Pour ce grand virage, « ça prend un budget spécial, poursuit M. Roy. Quand on a créé le CHUM, pour passer à une autre étape dans l’évolution des soins qu’on donne aux Québécois, on a consacré 3,6 milliards en dépenses publiques pour entrer dans cette ère nouvelle de médecine. BAnQ, c’est une usine à numériser. On numérise des tonnes de documents, en permanence. » À quelle hauteur, ce budget spécial ? Aucun chiffre ne sera avancé, mais le dirigeant sortant précise que certains détours obligés de l’opération sont très coûteux, et que « ça prend des ressources additionnelles, très spécialisées, pour passer cette étape numérique. Tous nos secteurs ont besoin de soutien technologique, aussi. »

Les ressources humaines

M. Roy est fier de dire qu’il n’y a pas eu de suppressions de postes à BAnQ sous son mandat. « C’était mon objectif quand je suis arrivé, parce qu’on avait déjà subi les coupures très durement. » Le Syndicat des travailleuses et travailleurs unis de BAnQ-CSN (STTUBAnQ) affirme avoir de son côté vécu les choses autrement : les pertes de quelque 300 heures de travail, au début de la pandémie, lui sont équivalentes à des coupures. Pour Jean-Louis Roy, « les humains sont notre première ressource, irremplaçables. BAnQ a besoin d’avoir des gens capables de lire le français du XVIIe siècle comme je lis mon journal du matin, d’autres qui savent réparer une carte géographique de 1807, d’autres qui répondent aux usagers qui veulent de la documentation pour les aider dans leur relation avec les ados, ou pour trouver un sujet de thèse, ou qui ont besoin d’aide pour chercher une job ou apprendre à utiliser un ordinateur. Ces gens-là, qui sont habitués à faire de la médiation, on ne peut pas les remplacer en claquant des doigts. C’est une sensibilité d’un ordre très particulier. »

L’espace physique

La question du manque d’espaces physiques, que ce soit pour l’accueil des usagers de la Grande Bibliothèque ou pour les réserves d’archives, n’a pas été soulevée pendant le mandat de M. Roy. « Plus on numérise, moins on a besoin d’espace physique, affirme-t-il. On peut faire une sélection ensuite de ce qu’on garde, puisqu’on les garde autrement. Les grandes bibliothèques partout dans le monde vont se transformer. L’espace physique des grandes bibliothèques est maintenant constitué d’à peu près 70 % à 75 % de rayonnages, le reste en espaces à d’autres fins. Ces ratios vont se renverser. Et le télétravail va aussi nous faire gagner de l’espace. » Mais la constellation qu’est BAnQ à travers le Québec, avec ses centres d’archives régionaux, lui semble absolument nécessaire à conserver.

Et le dossier de la bibliothèque Saint-Sulpice ? Sourires et soupirs. « On a donné, hein. J’ai des collègues qui ont perdu ici des morceaux importants de leurs carrières sur ce projet. Ce qui nous intéressait le plus, c’était le Fab Lab et le Média Lab pour les jeunes. On cherche à les créer ici, à la GB, et je crois qu’on va réussir. Quant à l’édifice Saint-Sulpice, on est responsable du chantier, et les travaux urgents seront effectués. »

Pour la suite ? L’homme de 80 ans ne parle pas de retraite. « Je vais retourner à mes amours. Je vais très certainement d’abord écrire, aussi sur mon expérience ici. Je retourne aux droits humains, à la Ligue des droits et au Conseil des droits de Genève aussi. »

À voir en vidéo