L’école des sexes en 3D

En raison de cours d’éducation sexuelle incomplets et d’une culture populaire très stéréotypée, des initiatives et des contenus voient le jour pour briser les tabous et apprendre aux jeunes que la sexualité n’est pas juste une source de stress, de violences ou de maladies. C’est aussi de l’érotisme, du désir, une découverte de soi et du plaisir. Dernier d’une série de trois textes.

« Si tu cherches des pénis et des vulves en 3D pour les utiliser en classe à des fins pédagogiques ou pour un cabinet d’urologue, par exemple, tu trouves rien. Des dildos, oui. Des photos et des films pornos, en masse. Mais des organes génitaux réalistes, t’en trouves pas pantoute. » Celle qui parle ainsi, c’est Magaly Pirotte, chercheuse indépendante en éducation sexuelle.

Fondatrice et femme à tout faire du projet Sex-Ed+, Magaly Pirotte estime qu’il est impossible de « faire une éducation sexuelle qui tienne compte des corps réels et de l’identité de chacun » si personne ne peut voir, tabous obligent, des sexes comme ceux de Monsieur-Madame-Tout-le-Monde. Des sexes comme son sexe à soi — un peu croche, ou un peu trop ci, pas assez ça, et finalement juste tout à fait normal…

 
Photo: Matt Jocey Le Devoir Pour Magaly Pirotte, fondatrice de «Sex-Ed+», il est impossible de «faire une éducation sexuelle si personne ne peut voir, tabous obligent, des sexes».

« J’étais tannée que ça manque, ces outils-là. Je me suis dit que si personne ne le faisait, moi j’allais le faire. » Faire quoi ? Des moulages en silicone, grandeurs et apparences réelles, d’organes génitaux de vrais humains, reproduits en couleurs vives — bleus, jaunes, mauves. « J’ai moulé des personnes cisgenres, non binaires, trans, circoncises ou pas, après opération d’affirmation de genre, avant et après la prise de testostérone, des femmes avant et après l’accouchement — sur la vulve, tu vois aucune différence… » Et des pénis, chacun bandé et relâché. Assez de diversité pour voir de tous yeux toutes les formes possibles.

Montréal comme Silicon Valley

Magaly Pirotte est une des seules au monde à faire ce qu’elle fait. « C’est parti de ma table de cuisine, et maintenant je poste des vulves partout dans le monde. » Elle en rigole, même si on sent que son projet lui tient profondément à cœur. « J’ai commencé en 2017, après [que la Française] Odile Fillod eut sorti son clitoris modélisé en 3D. Le clito, poursuit Mme Pirotte, avec la forme qu’il a, quand il est en plastique, il casse facilement. Je passais plein de temps quand je travaillais en éducation sexuelle à montrer aux gens comment il s’insère dans le corps, et j’arrêtais pas de le briser. » Celle qui vient d’une famille de constructeurs a donc « taponné sur la table de la cuisine » pour résoudre cette fragilité.

 

La solution ? Le silicone. « Je fais mes outils en couleurs vives, répète la chercheuse. Ça annule tout biais raciste sur les couleurs de peau. Et ça aide la gêne à disparaître. Tu as cet objet hyper réaliste sous les yeux, dans un contexte qui n’est ni sexuel ni pervers, et soudain tu peux poser des questions. Ça aide le dialogue normal, ce dialogue qu’on devrait avoir sur les sexualités. » La manipulation, décomplexée, aide également la compréhension 3D, l’apprentissage, et permet aux non-voyants d’avoir des outils d’éducation sexuelle.

Le premier modèle que Mme Pirotte a conçu, c’est cette vulve transparente dans laquelle s’insère un clitoris coloré. En voyant ainsi en superposition, on comprend d’emblée la position de cet organe du plaisir dont seulement 1/10e est visible, en général. « J’ai conçu cet outil pour les personnes qui travaillent en reconstruction génitale post-excision. » Longtemps meilleur vendeur de la boutique, la vulve est maintenant déclassée par le « kit en braille » (cinq vulves, dont celle avec le clitoris amovible, et deux pénis, un circoncis, l’autre pas).

Un discours détourné du plaisir

Faudrait-il faire entrer des sexes à l’école pour mieux les enseigner, mieux les apprendre ? « Quand on regarde les recherches récentes faites auprès des jeunes, ce qu’ils ont besoin de savoir, c’est s’ils sont normaux, si leurs réponses sexuelles sont normales, et comment donner et prendre du plaisir. Ils veulent savoir de manière hyper concrète comment entrer en relation avec soi et avec l’autre : et c’est ce qu’on leur donne le moins parce qu’on leur parle seulement d’anatomie et de reproduction », rappelle l’entrepreneure.

Je fais mes outils en couleurs vives. Ça annule tout biais raciste sur les couleurs de peau. Et ça aide la gêne à disparaître.

Comme les autres spécialistes consultés pour cette série, Magaly Pirotte estime que le discours de l’éducation sexuelle reste trop détourné du plaisir. « On a beau essayer de changer la façon dont on enseigne, le matériel physique qu’on a pour faire l’éducation sexuelle reste des planches anatomiques de système reproducteur : des trompes de Fallope, un utérus. Ça oriente la discussion sur la reproduction et la pénétration. Ça laisse de côté le plaisir, la diversité des types de relations sexuelles qui existent et les corps et anatomies dans leur diversité. Alors que la majorité des raisons pour lesquelles on a des relations sexuelles, c’est par désir et par plaisir. Et ça, on n’en parle pas à l’école. »

Dons d’organe

Le processus de recherche de modèles et de moulage de Magaly Pirotte est bien arrêté, et basé sur le consentement. « Je signe un contrat avec mes modèles : je m’engage à respecter la confidentialité et à garantir que les outils ne seront pas utilisés dans un contexte autre qu’éducatif ou médical. Toutes les demandes de ventes, je les approuve. Là, je vais refuser une vente à quelqu’un qui fait du développement de jouets sexuels parce que les modèles n’ont pas donné leur consentement pour cette utilisation. »

Les volontaires doivent arriver au jour J rasés : les moulages sont si précis qu’on « voit les pores de peau, et si on laisse les poils, on ne verra rien d’autre… » Mme Pirotte leur explique comment faire l’application d’alginate, « cette matière que les dentistes utilisent pour les empreintes de mâchoire », et vient vérifier le tout une fois qu’une grosse couche est appliquée. « Je ne vois pas les modèles nus », précise-t-elle. Pour les pénis en érection, ce sont les partenaires ou les conjoints qui relaient Mme Pirotte, pendant les cinq minutes nécessaires à la prise de l’alginate. « On fait ça deux ou trois fois, et en une heure tout est fini. Ça me donne mon négatif, avec lequel je vais faire ensuite mon moule positif, en plâtre. »

Après ? « Ça me prend des semaines à développer un moule, trouver la bonne forme. Tu vas me voir traîner au Dollarama ou au Canadian Tire pendant des heures. Je fais plein d’essais, avec des Tupperwares, des œufs de dinosaures, etc. Les vulves, maintenant, je les coule dans des œufs de Pâque du Dollarama : c’est un ovale parfait, qui se réplique bien. » Un moule peut servir une trentaine de fois avant de devoir être refait.

Son entreprise, elle la mène entièrement seule et échappe à tout financement, aussi par désir d’indépendance. Et parce que son rêve, c’est de « rendre les outils gratuitement en ligne, et accessibles sur une base de données en 3D, pour que les gens puissent les consulter et éventuellement les imprimer en 3D. C’est pas bien vu, comme plan d’affaires, ça », sourit-elle encore. D’ici là ? « Quand la pandémie va être finie, je vais aller mouler différentes formes d’excision et d’intersexuation. » Elle estime que ses outils seront assez variés quand elle atteindra la quarantaine de modèles — elle en a une vingtaine actuellement.



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