Découverte d’un film lié à la tragédie de l’«Empress of Ireland»

La catastrophe maritime est la plus importante de l’histoire du Canada. Elle a fait plus de mille morts parmi les quelque 1500 passagers du paquebot parti de Québec pour rejoindre Liverpool.
Photo: Collection maritime du Québec La catastrophe maritime est la plus importante de l’histoire du Canada. Elle a fait plus de mille morts parmi les quelque 1500 passagers du paquebot parti de Québec pour rejoindre Liverpool.

Des images filmées, liées au naufrage de l’Empress of Ireland en 1914, dans le fleuve Saint-Laurent, ont été découvertes par deux historiens du cinéma. Elles proviennent d’un lot de films vendu aux enchères en Grande-Bretagne en 2020.

La catastrophe maritime est la plus importante de l’histoire du Canada. Elle a fait plus de mille morts parmi les quelque 1500 passagers du paquebot parti de Québec pour rejoindre Liverpool. Les courtes actualités filmées montrent l’arrivée sur les quais de la capitale d’un navire transportant des cercueils contenant les dépouilles de plusieurs victimes. On y voit aussi Robert Crellin, un des héros de la tragédie, en compagnie de la jeune Florence Barbour, qu’il a sauvée des eaux glaciales.

Les bandes restaurées et numérisées sont diffusées en ligne gratuitement.

« J’ai été particulièrement touché — et je pense que tout le monde a eu la même réaction — en découvrant enfin des images de Robert Crellin et de Florence Barbour », raconte Sébastien Hudon, historien de la photographie et directeur artistique de La bande vidéo. C’est lui qui a déniché les films aux enchères. « C’est vraiment émouvant parce que cette histoire personnelle est très touchante. »

Coulé en quelques minutes

La jeune Florence Barbour avait perdu son père mineur l’année précédente dans un accident du travail. Les quelques secondes la montrant en compagnie de son sauveteur seraient maintenant uniques au monde.

L’Empress of Ireland a coulé en quelques minutes, le 29 mai 1914, après avoir été éperonné par le charbonnier norvégien Storstad. Le film d’actualité de la compagnie Pathé a probablement été tourné le surlendemain.

Il faisait partie d’un lot de « cinq ou six bobines » apparu aux enchères sur le site Web d’une maison d’encan britannique. M. Hudon ne révèle pas le prix exact payé, mais avoue qu’il a été « très chanceux ».

Le film rappelle l’importance du cinéma comme média de masse. Plusieurs personnes s’achètent alors des caméras et couvrent les événements d’actualité pour vendre leurs images au plus offrant.

 

Le chasseur de trésors reste à l’affût des découvertes concernant l’histoire de l’art. « Je m’intéresse à tout ce qui touche l’art québécois », dit-il en expliquant avoir rapatrié de Suisse, il y a quelques années, une grande carafe montréalaise en argent du XIXe siècle. Elle fait partie des collections du musée McCord.

Il se passionne plus particulièrement pour la photographie d’avant 1960. « Habituellement, je m’intéresse à des choses qui n’intéressent personne et qui demandent certaines connaissances plus profondes en histoire de l’art pour connaître leur valeur et leur intérêt, dit-il. Avec le film sur l’Empress of Ireland, c’est différent. Le monde entier connaît cette tragédie. »

Avant de miser sur le lot, M. Hudon a consulté Louis Pelletier, professionnel de recherche à l’Université de Montréal et chercheur en résidence à la Cinémathèque québécoise, qui a confirmé le grand intérêt de la bobine, et ce, même si la description n’en révélait pas en détail le contenu.

« Le film rappelle l’importance du cinéma comme média de masse », dit M. Pelletier, historien des premiers âges de cette invention. « Plusieurs personnes s’achètent alors des caméras et couvrent les événements d’actualité pour vendre leurs images au plus offrant. »

Il ajoute qu’à partir de 1911, les salles de cinéma commencent à diffuser des films consacrés aux événements d’actualité — des newsreels, dans le jargon. « C’est un peu le journal télévisé, en version de l’époque. » Les grandes compagnies en produisent un numéro, voire deux, par semaine. Le lot contenant le film sur Québec en 1914, mais aussi sur la mode à Paris cette année-là et sur d’autres sujets encore, provient de Pathé News du Royaume-Uni.

Ernest Ouimet ?

La source précise du film reste toutefois indéterminée. La maison d’encan n’a pas révélé le propriétaire de la bobine qui n’est pas signée. Les spécialistes québécois jonglent avec l’idée d’un tournage d’Ernest Ouimet, qui a officiellement été sous contrat avec Pathé, mais à partir de l’automne 1914 seulement.

« On pensait à Ouimet, pionnier du cinéma à Montréal. Ce n’est toujours pas impossible. Il a tourné des actualités avec une caméra Pathé entre 1906 et 1910. Par contre, au printemps 1914, il avait un profil plus bas en raison d’ennuis de santé. […] Il faut aussi se rappeler que le naufrage a été un événement majeur. Tous ceux qui avaient une caméra se sont probablement déplacés à Québec de Montréal et de New York. »

Le film rescapé s’est révélé dans un état de conservation exceptionnel. On le découvre numérisé à peu près comme il est. Cette étonnante préservation s’explique par le support sur acétate dit « Safety » développé par la compagnie française Pathé pour les films tournés par des amateurs. Les productions professionnelles utilisaient le nitrate, inflammable et facilement dégradable.

Les historiens estiment aujourd’hui qu’environ 80 % des films muets ont disparu, dans une proportion encore plus grande au Québec. « Si on se met en tête de retrouver un titre en particulier, les chances sont vraiment minuscules, explique l’historien du cinéma Louis Pelletier. Par contre, on le voit bien avec notre découverte, si on regarde bien, si on garde le bon œil ouvert, on voit des choses refaire surface. »

Lui-même a déterré récemment, dans une collection privée montréalaise, plusieurs films d’époque, dont un tourné par Ernest Ouimet en février 1919 à l’occasion des funérailles du premier ministre Wilfrid Laurier. Cet ensemble comprenait aussi une version complète du film Hen Hop (1942) de Norman McLaren, qu’on croyait perdue. « Il y a encore des choses à trouver, même concernant les débuts du cinéma il y a plus d’un siècle », dit-il.

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