Les artistes de cirque ont dû jongler avec la pandémie

À l’automne, le Cirque lancera le tout nouveau spectacle «Drawn to Life», basé sur l’héritage de Disney, à Orlando.
Photo: Cirque du Soleil Matt Beard 2020 À l’automne, le Cirque lancera le tout nouveau spectacle «Drawn to Life», basé sur l’héritage de Disney, à Orlando.

À sa sortie de l’École nationale de cirque, en 2015, l’artiste de sangles aériennes Guillaume Paquin a obtenu le premier rôle dans le spectacle Toruk, du Cirque du Soleil, présenté en aréna à travers le monde durant deux ans. Aujourd’hui, à 26 ans, il fait partie d’un petit collectif de cirque, Sanctuaire, qui s’apprête à partir en tournée au Québec, et s’est inscrit à des études de psychologie…

Avec l’argent amassé avec le Cirque du Soleil, il a tout de même pu acheter, entre-temps, son appartement, ce qui est loin d’être le cas de tous les artistes de cirque. « Il y a quelque chose en moi qui pensait que le Cirque du Soleil existerait toujours », dit-il, reconnaissant avoir eu un choc lorsqu’il a su que le Cirque du Soleil, croulant sous une dette d’un milliard de dollars, n’allait pas bien. « Cela représentait pour moi la possibilité d’un salaire stable et surtout des horaires de tournée prévisibles, ce qui est rare dans le monde du cirque. »

Géant prévisible et rassurant, le Cirque du Soleil a longtemps régné sur le monde circassien québécois, qu’il a contribué à mettre en orbite autour du monde. Aussi, l’arrêt subit de ses activités, conjugué aux difficultés financières qui l’ont précédé, a-t-il ébranlé un milieu par définition précaire.

Pour Yves Sheriff, professeur à l’École nationale de cirque, qui a été dépisteur de talents pour le Cirque du Soleil durant 16 ans, les jeunes artistes circassiens cherchent de plus en plus à fonder leur propre compagnie. Lui-même a désormais rejoint un regroupement international de dépisteurs de talents, puisque son poste au Cirque du Soleil a été aboli juste avant la pandémie. « Déjà, on savait qu’on allait diminuer radicalement les équipes », déclare-t-il. Guillaume Paquin confirme que le Cirque avait déjà réduit les conditions de travail de ses employés, notamment en instaurant le partage des chambres pour certains artistes en tournée.

« L’écosystème a changé, affirme M. Sheriff, et cela tombe à un moment où le cirque est en train de se renouveler et de devenir plus expérimental. Les jeunes qui sortent de l’école ne sont plus intéressés par les grosses compagnies. Et les subventionneurs soutiennent plus facilement ces jeunes en période transitoire. »

Reste que ce sont les trois grands acteurs du cirque québécois, le Cirque du Soleil, le Cirque Éloize et Les 7 Doigts, qui ont permis aux artistes circassiens de continuer de s’entraîner durant la pandémie, notamment dans les studios de la TOHU.

Cap sur Disney

Après avoir mis à pied 95 % de ses employés au printemps dernier, le Cirque du Soleil a effectué dès l’été dernier un retour à Hangzhou, en Chine, où il a construit sa propre salle de spectacle, et au Mexique. Tout récemment, il annonçait également la reprise du spectacle O, qui roule depuis plus de vingt ans à Las Vegas, et de Mystère, dans la même ville. À l’automne, le Cirque lancera le tout nouveau spectacle Drawn to Life, basé sur l’héritage de Disney, à Orlando. Il s’agit d’un spectacle en résidence permanente lancé en collaboration avec Disney, précisément le genre de spectacle, qui, quand il fonctionne bien, fait tinter la caisse.

L’an dernier, c’est à une semaine de l’ouverture de ce tout nouveau spectacle que les activités du Cirque du Soleil s’étaient brutalement interrompues autour du site de Disney World, à Orlando, en raison de la pandémie.

Établi dans la salle du Cirque du Soleil qui a accueilli pendant 18 ans le spectacle La Nouba, Drawn to Life célébrera l’héritage de Disney. Grâce à la collaboration de Walt Disney Animation Studios et de Walt Disney Imagineering, le Cirque a eu accès à de nombreuses archives et compte sur la présence de 65 artistes sur scène. Depuis, certains artistes ont décidé de rester chez eux et ne peuvent plus revenir à cause de consignes sanitaires. D’autres sont restés sur place et ont dû continuer de s’entraîner sans avoir accès au théâtre et aux équipements spécialisés.

« Chacun a réussi à se maintenir en forme physique. Mais on est revenus au théâtre cette semaine [la semaine dernière]. Cela va prendre du temps, jusqu’à l’automne, pour retrouver un état de préparation. On n’a pas pu s’entraîner ensemble ou s’entraîner spécifiquement sur un appareil », dit le directeur de l’ensemble de l’équipe de création du spectacle, Fabrice Becker.

4679
C’est le nombre d’employés mis à pied par le Cirque du Soleil, en mars 2020, à cause de la pandémie de COVID-19  et de la masse d’annulations qui en a découlé dans le monde, soit 95% de son personnel.

Et encore faut-il que la formule fonctionne, puisqu’on sait que le spectacle R.U.N., dans lequel le Cirque du Soleil avait investi 60 millions de dollars à Vegas, a été un échec.

« C’est sûr qu’il y a beaucoup de pression, tant du côté du Cirque que de Disney, reconnaît M. Becker, qui se dit d’ailleurs rassuré par les premières réactions positives au spectacle. Comme cela a été le cas dans la plupart des spectacles récents du Cirque, Drawn to Life veut raconter une histoire, soit celle de la fille d’un animateur de cinéma qui reprend l’œuvre inachevée que son père lui a laissée en héritage.

On prévoit aussi la reprise du spectacle KOOZA, à Punta Cana, en République dominicaine, à l’automne. Mais c’est peu si on calcule que le Cirque du Soleil faisait marcher 44 spectacles simultanément au moment de l’arrêt de ses activités.

Les spectacles de tournée, comme le tout nouveau Sous un même ciel, qui devait prendre forme sous le chapiteau du Vieux-Port de Montréal, sont reportés pour une période indéterminée. « Le Cirque va devoir s’adapter aux contraintes actuelles ; il est difficile de voyager à travers les frontières. La compagnie doit aller faire des sous », constate Yves Sheriff. Or, les tournées du Cirque du Soleil sont généralement réglées au quart de tour, engagent de grands frais de transport et de camionnage, et sont généralement accompagnées de campagnes de promotion programmées longtemps d’avance. « Le Cirque du Soleil est un gros paquebot qui est plus difficile à manœuvrer », explique-t-il.

Et sur le Québec…

L’industrie du cirque québécoise, si elle est reconnue internationalement, tirait jusqu’à l’an dernier 90 % de ses revenus de tournées effectuées à l’étranger. Un système que la pandémie s’apprête à changer, puisque les restrictions, qui varient selon les pays visités, compliquent la traversée des frontières.

« On veut faire connaître le cirque aux régions du Québec », dit Guillaume Paquin. Le groupe Sanctuaire, qu’il a créé avec quatre autres artistes de cirque, prévoit présenter des spectacles extérieurs cet été à Sutton, à Mégantic et dans le cadre du festival Montréal complètement cirque.

Entre-temps, plusieurs artistes circassiens auront peut-être choisi d’autres voies. En décembre, un sondage effectué par le groupe En piste rapportait en effet que 94 % des artistes envisageaient un changement de carrière. Même si les aides gouvernementales ont permis aux compagnies de continuer à exister malgré la pandémie, on espère que les artistes seront au rendez-vous pour les faire vivre. Et on sait que la durée de vie d’un artiste de cirque est limitée par ses aptitudes corporelles.

« À mon âge, je continue, mais si j’étais plus vieux, ce serait très difficile de revenir », reconnaît Guillaume Paquin.

À voir en vidéo

 
p>Une version précédente de ce texte, qui indiquait erronément que le spectacle Luzia reprenait à Punta Cana cet automne, a été modifiée.