Les maisons de la culture au terme d’une ère

Joanne Germain ancienne directrice artistique culturelle de la Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal, est  à la retraite depuis quelques jours.
Valérian Mazataud Le Devoir Joanne Germain ancienne directrice artistique culturelle de la Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal, est à la retraite depuis quelques jours.

À la maison de la culture du Plateau-Mont-Royal, il y aura un avant et un après-pandémie. Quand l’énorme parenthèse sanitaire se refermera, le diffuseur municipal n’aura plus la même pilote. La pandémie aura mis fin à une époque, celle de Joanne Germain. Celle qui occupait le poste d’agente culturelle depuis 1993 prend sa retraite. La COVID-19 ne l’a pas atteinte, mais l’a, d’une certaine façon, usée. L’a affamée.

« J’aurais peut-être continué un an ou deux. Sauf qu’avec la pandémie… Je ne faisais plus mon vrai travail. Ne pas voir pendant des mois du public et des artistes, ça m’enlève toute motivation et tout plaisir », admet-elle, rencontrée à l’ombre du bâtiment de l’avenue du Mont-Royal. Ce lundi d’avril où elle a accepté de témoigner de son expérience — « si c’est pour parler du réseau des maisons de la culture » — coïncidait avec son premier jour sans bureau, sans clé, sans responsabilités.

« Ce que je faisais, dit-elle, c’est une programmation. Mon bonheur, c’était quand elle se réalisait. Et quand je voyais le sourire de tout le monde, les artistes, le public. C’était ça ma nourriture : le bonheur de la découverte. »

Avec le départ de Joanne Germain, ce n’est pas qu’un chapitre de la vie culturelle du Plateau-Mont-Royal qui prend fin, mais de tout le réseau des maisons de la culture. Depuis 2015, elle est la cinquième à quitter ce poste. Ensemble, ces trois femmes et ces deux hommes, qui cumulent 111 années au service d’un établissement (voir encadré), ont permis à la culture de renforcer sa place dans les quartiers.

Le rôle d’agent culturel, oui, consiste à concevoir une programmation équilibrée et diversifiée. Dans l’esprit de Joanne Germain, c’est aussi, beaucoup, soutenir les artistes, les accompagner.

À son arrivée à la Ville de Montréal, en 1989, elle a milité avec ses collègues pour que les budgets incluent des cachets pour ceux qui exposent. « En 1991, on a eu les cachets. Nous nous sommes battus pour que les artistes soient payés », relate-t-elle.

Un joyau de gratuité

C’est sur la base d’un modèle créé en France dans les années soixante par André Malraux que la Ville de Montréalinaugure sa première maison de la culture (Maisonneuve), en 1981. Celle du Plateau-Mont-Royal sera la quatrième, en 1984. Joanne Germain, elle, a découvert le principe d’une culture accessible avec le théâtre de marionnettes L’Illusion, où elle travaillait.

« Je crois à tous les bienfaits de la culture. Comme il y a souvent un frein social, un frein économique, le fait que ce soit gratuit, je trouvais ça fabuleux », dit celle qui a adhéré « tout de suite » à la mission des maisons de la culture.

À ses yeux, le réseau, rebaptisé Accès culture, est un « joyau ». « Ce sont 19 petits lieux, mais si on les met ensemble, ça fait un gros musée », suggère-t-elle. Le travail collectif, elle y croit et chérit ces expositions et ces spectacles organisés avec ses homologues, parfois en amont même de la diffusion.

C’est comme cela qu’un de ses ultimes projets, juste avant la pandémie, lui vient en tête. La compagnie Théâtre du Tandem cherchait à créer un spectacle grotesque inspiré d’un livre du philosophe Alain Deneault. Le metteur en scène a contacté Joanne Germain et de là est né Bande de bouffons, un spectacle « magnifique », où « tout y passait ».

« Il voulait un show payant. Je lui ai dit qu’on allait le créer dans les maisons. Une dizaine ont accepté de participer, sans le voir. Juste avec notre engagement, avec des résidences dans une ou deux maisons, le financement [a suivi]. On a mis le spectacle au monde. C’est la force du réseau. »

Travailleuse de l’ombre, Joanne Germain est pourtant bien présente dans sa « maison ». Pendant le montage, les répétitions, lors des représentations. « C’est elle qui distribuait les programmes », assure Éric Champagne, son assistant depuis 16 ans.

« Elle n’était pas la fonctionnaire qui reste dans son bureau, insiste celui qui est également compositeur. Elle aimait s’assurer que tout allait bien, pour les artistes, pour le public. Elle était accueillante. C’était sa philosophie. Je l’ai souvent entendu dire “Vous êtes à la maison”. »

La principale intéressée, qui a fait ses études en sociologie et en communication, le reconnaît : elle voit la maison du Plateau comme une famille, dont font partie les employés, les artistes et le public. « Les maisons de la culture, ce ne sont pas des lieux de prestige, mais de proximité, elles sont ancrées dans un quartier », répète-t-elle.

Cinq ex des maisons de la culture

Luce Botella Côte-des-Neiges, 1994-2015.

Martin-Philippe Côté Marie-Uguay, 1990-2017.

Louise Matte Frontenac (Janine-Sutto), 2002-2019.

Claude Morissette Villeray, 2002-2020.

Joanne Germain Plateau-Mont-Royal, 1993-2021.

Cinq expositions mémorables sous Joanne Germain

World Press Photo, 2002 La toute première fois que la monumentale exposition s’est arrêtée à Montréal.

Comment devenir artiste, 2005 Un panorama des défis de la création signé par le collègue Nicolas Mavrikakis.

Réingénierie du monde, 2006 Un mélange de réalisme et de folie, de géopolitique et de jeu, qui aura réuni 24 artistes.

Le Tarot de Montréal, 2010 L’artiste Marie-Claude Bouthillier a invité ses collègues à revisiter le jeu de cartes allégoriques.

Anagramme d’une chaise, 2013 55 artistes ont répondu à l’appel de Joanne Germain afin de recycler les trop usées chaises de la maison de la culture.



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