Des oeuvres d’art public par millions

La galerie d’art du métro a crû au fil du temps et de l’allongement des lignes, et croît encore. Aujourd’hui, le métro de Montréal se targue d’un réseau d’art qui compte une cinquantaine d’œuvres en 68 stations. Ici, une verrière de Frédéric Back à la station Place-des-arts.
Photo: Louis-Étienne Doré / STM La galerie d’art du métro a crû au fil du temps et de l’allongement des lignes, et croît encore. Aujourd’hui, le métro de Montréal se targue d’un réseau d’art qui compte une cinquantaine d’œuvres en 68 stations. Ici, une verrière de Frédéric Back à la station Place-des-arts.

Le Réseau express métropolitain (REM) annonçait mardi dernier son programme d’art public, claironnant qu’il s’agit du plus grand chantier du genre depuis 1961 et l’intégration des œuvres dans le métro de Montréal. Vraiment ? Le projet du REM, avec ses 7,8 millions de dollars pour la création de 10 à 12 œuvres sur son réseau, peut-il se comparer à la galerie du métro de Montréal et sa cinquantaine d’œuvres en 68 stations ? Pour y répondre, regard vers le passé, analyses et jeu de contextualisation et de comparaison.

« C’est vrai que le [chantier d’art public du] REM est un gros morceau », réfléchit l’historienne de l’art Louise Déry, spécialisée en art public. « D’autres chantiers importants récents ont eu cours, comme ceux du CHUM et le CUSM. » Tous deux avaient la particularité d’imposer une présence artistique en milieu hospitalier, qui demande une précision et une finesse d’intégration profondément différentes de celle nécessaire à un réseau de transport.

Le budget du programme d’art du REM, signé par la conservatrice Marie-Justine Snider, est supérieur, même en tenant compte de l’inflation, à ceux du CHUM (5 M$, 14 œuvres en deux phases) et du CUSM (5 M$, 11 œuvres). Mais la hauteur des montants en jeu est loin d’être le critère essentiel. Surtout quand on parle d’art. « La déclinaison d’un programme est aussi importante » que la politique qui le sous-tend, souligne Mme Déry.

Quelle était, il y a soixante ans, la politique d’art du métro de Montréal ? Plutôt bancale, rigole l’historien de la Société des transports de Montréal (STM) Benoît Clairoux. Les ambitions étaient grandes, les manières, « très libres », explique-t-il. « Il y avait deux types d’œuvres, rappelle le spécialiste, celles faites par les architectes eux-mêmes », comme un extra à leur travail, et celles faites par des artistes, choisis sans appels de projets, sans jury, sans spécialistes.

Même dans les années 1970, quand les constructions se poursuivent sous les auspices de la Communauté urbaine de Montréal (CUM), et que le peintre et caricaturiste Robert LaPalme supervise les décisions artistiques, « c’était pas mal moins organisé qu’aujourd’hui, continue M. Clairoux. On demandait à l’architecte s’il connaissait un artiste. Parfois, les artistes cognaient juste au bon moment à la porte de la CUM, ou les architectes faisaient eux-mêmes les œuvres ».

Ce qu’est une œuvre d’art

Cette « non-politique », en quelque sorte, « a quand même donné au métro un legs d’œuvres de Jordi Bonet, Frédéric Back [payée par la famille Steinberg — une dizaine des premières œuvres furent financées par des mécènes] et de Pierre Granche ». Vrai que l’amour de M. LaPalme pour le figuratif a limité la diversité des œuvres dans le métro, précise M. Clairoux. « Laseule pièce abstraite qui a trouvé sa place, c’est celle de Marcelle Ferron, parce que son mécène était le ministère de la Culture », et que devant eux, M. LaPalme aurait fait bien mauvaise figure à refuser un courant artistique complet…

« Il y avait au départ des projets pour toutes les 26 stations, mais seulement une dizaine a été réalisée », précise M. Clairoux. Le nombre d’œuvres alors égale celui que vise aujourd’hui le REM, pour exactement le même nombre de stations. En effet, la galerie d’art du métro a crû au fil du temps et de l’allongement des lignes. Et croît encore, désormais de manière plus cadrée par la Politique d’intégration des arts à l’architecture du ministère de la Culture (voir encadré).

« À chaque agrandissement de l’espace public — il suffit parfois qu’on construise un ascenseur —, on ajoute des œuvres. À Vendôme, par exemple, on va en dévoiler une nouvelle dans quelques jours. » C’est Patrick Bernatchez qui la signera. « Et on va en ajouter à Angrignon, Préfontaine, Place-des-Arts… »

Aujourd’hui, le métro de Montréal se targue d’un réseau d’art d’une cinquantaine d’œuvres en 68 stations. « Le nombre dépend de votre définition de ce qu’est une œuvre d’art. Est-ce que les bancs dans une station, comme ceux signés Michel Morelli à la station Acadie, sont une œuvre ou non ? »

Reste que pour juger de manière pertinente la politique d’art du REM, il faut attendre de voir comment elle s’incarnera. « Comment penser des parcours, même entre deux stations ? Comment jouer sur les possibilités qu’elles soient architecturales, paysagères, reliées à l’eau, aux cultures, aux territoires ? C’est-ce qui entraîne une diversité d’approche. Cette question de l’arrimage de différentes formes au contexte propice est le défi des spécialistes. »

La pièce manquante

Ce que Mme Déry apprécie du programme du REM, c’est son attention aux œuvres temporaires et aux pratiques éphémères. La conservatrice a même émis la possibilité d’accueillir des performances ou des œuvres d’art vivant. « Il y a une acceptabilité intéressante qui vient avec l’art éphémère, qui permet au public de prendre contact en souplesse avec des formes artistiques en environnement urbain sans que ce soit une tonne d’acier et de bronze qui débarque d’un coup dans l’univers visuel — ce qui est souvent le cas en art public. Les pratiques éphémères et temporaires sont une manière d’insuffler les pratiques actuelles dans le regard des gens. »

 
10 à 12
C’est le nombre d’oeuvres d’art prévu dans le projet du REM pour une enveloppe de 7,8 millions de dollars.

Comment la société peut-elle accepter l’art actuel si elle n’en voit jamais ? C’est la grande question à laquelle tente de résoudre notamment l’art public, selon Louise Déry. « Si la société est aussi mal prise qu’elle l’est actuellement pour comprendre l’art actuel, c’est parce qu’elle n’en voit pas, n’en connaît pas. Et si je devais identifier une pièce manquante actuellement dans le programme du REM, c’est un volet pour favoriser l’acceptation sociale, pour que le public devienne lui aussi capable de regarder des œuvres, de les situer, de les porter ; il faut l’aider. »

La médiation, donc, manquerait au programme du REM ? « Voilà. Ça va peut-être venir quand les artistes vont être choisis, tente Mme Déry. Quand on saura qu’il y aura là une œuvre en verre, là une autre qui se jouxte au mobilier urbain, par exemple, ce serait le temps de déployer dans les maisons de la culture et les bibliothèques des expositions de ces artistes, deux ans avant que leurs œuvres s’installent. »

Ça se fait beaucoup dans les grandes villes américaines, poursuit Mme Déry, par « une sorte de préparation des résidents, qui dit : “voici une esthétique, elle est propre à tel artiste de tel courant à Montréal en ce moment, et vous allez voir, ça va arriver bientôt dans votre quartier”. » Une préparation publique du public à l’art public, en quelque sorte.

 

La Politique du 1 %

Adoptée en 1961, la Politique d’intégration des arts à l’architecture et à l’environnement des bâtiments et des sites gouvernementaux et publics du ministère de la Culture (MCC) porte le surnom plus concis de Politique du 1 %. C’est que la mesure alloue « environ 1 % du budget de construction d’un bâtiment, ou d’aménagement d’un site public, à la réalisation d’oeuvres d’art précisément conçues pour ceux-ci. » Les oeuvres doivent être créées par un des artistes inscrits au Fichier des artistes tenu par le MCC. Celui-ci compte 414 artistes inscrits. Depuis son adoption, plus de 3700 oeuvres ont été intégrées aux lieux publics de cette manière, selon le MCC.


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