De l’importance de Chantal Francke, la fille de RBO

Chantal Francke raconte avoir insisté pour que ses camarades masculins ne cabotinent pas durant sa parodie du clip «Simply Irresistible» (devenu «Je suis une irréductible») de Robert Palmer, qui chantait devant un décor de jeunes femmes aux regards vitreux.
Photo: Noovo ­Bell Média Chantal Francke raconte avoir insisté pour que ses camarades masculins ne cabotinent pas durant sa parodie du clip «Simply Irresistible» (devenu «Je suis une irréductible») de Robert Palmer, qui chantait devant un décor de jeunes femmes aux regards vitreux.

Lors de chacune des (nombreuses) célébrations de l’œuvre de Rock et Belles Oreilles, la même question surgit chez les disciples du groupe : que Chantal Francke, la proverbiale fille du quintette, est-elle devenue ? « Je suis une has been qui s’assume », répond avec beaucoup d’autodérision l’ex-humoriste, jointe au téléphone à l’occasion des festivités entourant le 40e anniversaire de la bande à André G. Ducharme, Bruno E. Landry, Guy A. Lepage et Yves P. Pelletier.

Noovo diffusera le 24 mai RBO — Top 40, un palmarès-pas-vraiment-palmarès de leurs moments les plus « contournables », enfilade bien tassée de sketchs appartenant désormais à l’imaginaire populaire québécois, d’extraits d’apparitions télé ainsi que de brefs moments inédits. Une occasion de se remémorer le talent exceptionnel de Chantal Francke, dont le personnage de la midinette française Mulot, comme ses personnifications de Reine Malo ou de Nathalie Petrowski, feraient assurément bonne figure s’il fallait dresser un vrai palmarès du meilleur de RBO.

« Le rire de Chantal. Son rire », laisse tomber Yves P. Pelletier, avec beaucoup de gratitude dans la voix, au sujet de celle qui a d’abord été une auditrice de l’émission créée à CIBL par Richard Z. Sirois et Guy A. Lepage, puis qui y a régulièrement collaboré, avant que son statut de membre officielle ne soit régularisé en 1987. « Les réactions très fortes, joyeuses, qu’elle avait à ce qu’on faisait à la radio, ç’a été notre premier feedback. »

« Mais ce qui m’a frappé en regardant nos archives », poursuit celui qui a assemblé RBO — Top 40, « c’est la légitimité qu’elle a donnée au niveau du jeu à l’ensemble de la production, quand on est passé à la télé en 1986. C’est une fille travaillante, Chantal, une perfectionniste. Elle s’était développé une méthode pour ses imitations [visionner sur avance rapide des images de sa “victime” afin de capter ses tics et mimiques] et ç’a créé un effet d’émulation dans le groupe. »

Mais d’où viennent les habiletés d’imitatrice de celle qui a étudié la sociologie à l’Université de Montréal ? De son désir de s’émanciper de l’accent qu’elle avait attrapé au collège Marie de France, où l’ont envoyée ses parents, des immigrants polonais. « À un moment donné, j’ai compris que ce n’était pas très positif au Québec d’avoir un accent français, se souvient-elle. Je demandais l’heure dans la rue et on me répondait [elle prend un gros accent joual] : “T’es-tu Française ?” J’ai décidé d’apprendre l’accent québécois. J’écoutais des chansons de Beau Dommage et je me pratiquais à dire “dimanche au souère”… »

La planète Chantal

Si les quatre principaux membres de RBO œuvrent toujours tous dans l’univers de la télé et de l’humour, Chantal Francke, elle, n’est pas montée sur les planches depuis sa participation à 2009 revue et corrigée au Rideau vert. « Je ne sais pas ce que je peux faire de plus que d’appeler Chantal et de lui demander à chaque fois “Veux-tu participer ?” », dit Yves P. Pelletier, en se rappelant par exemple les invitations lancées à son ancienne consœur lors de la création des Bye bye 2006 et 2007. « Je sais que Chantal est une fille qui a une imagination débordante, mais qu’elle est aussi très introvertie. On la surnommait toujours, de façon affectueuse, la planète Chantal. “Yves Pelletier appelle la planète Chantal.” Et elle riait. »

En 2014, Mitsou reprenait le personnage de Mulot à la place des Festivals lors du tour de chant The Tounes et rendait par le fait même un hommage à Chantal Francke, qui se trouvait dans la foule. Elle acceptera exceptionnellement de tourner une courte capsule projetée lors de la reprise de ce même spectacle au Centre Bell et au Centre Vidéotron, rare accroc à sa grande discrétion.

« Je n’ai plus du tout envie de me trouver sur une scène ou devant une caméra, confie-t-elle. Parce que je sais que pendant deux mois avant, je vais faire de l’insomnie, et que pendant deux mois après, je vais être une boule d’angoisse, parce que je vais être sûre de ne pas avoir été bonne. L’idée de me retrouver devant une foule ou une caméra me rend malheureuse. »

Comment expliquer ce qui apparaît comme une transformation radicale dans sa relation aux projecteurs ? « J’ai toujours trouvé que j’étais pas bonne », répond Chantal Francke le plus sérieusement du monde. « J’avais un mal fou à me regarder. Je sais qu’à une certaine époque, les gars étaient tannés de me dire “Ben oui, Chantal, t’as été correcte.” Et je comprends que ça les énervait. J’ai arrêté de dire que je me trouvais pas bonne, mais je n’ai jamais arrêté de le penser. »

Un jugement avec lequel la professeure au Département de français à l’Université d’Ottawa Lucie Joubert serait sans doute en profond désaccord. Elle codirigeait en 2019 le recueil Rock et Belles Oreilles. Analyse de l’œuvre d’un groupe mythique (Lévesque éditeur) et y signait un article intitulé « Chantal Francke, la fille de RBO : vecteur féministe ? »

Je n’ai plus du tout envie de me trouver sur une scène ou devant une caméra. Parce que je sais que pendant deux mois avant, je vais faire de l’insomnie, et que pendant deux mois après, je vais être une boule d’angoisse, parce que je vais être sûre de ne pas avoir été bonne.

 

« Le fait qu’elle soit là me permet de faire une lecture des sketchs de RBO qui n’est pas la même que si les personnages féminins avaient tous été interprétés par des hommes », souligne-t-elle. Il n’est pas non plus interdit de penser que la présence d’une femme au sein de l’alignement dédouanait certaines blagues. « RBO se moquait du féminisme, mais d’une façon telle qu’on ne peut pas leur en vouloir. Ils ne se moquaient pas du féminisme, mais des maladresses des formes que pouvait prendre ce féminisme. Quand ils font dire à Mulot qu’elle est pour la libération de la femme, c’est de la récupération du féminisme qu’on se moque. »

Chantal Francke raconte avoir beaucoup insisté pour que ses camarades masculins ne cabotinent pas durant sa parodie du clip Simply Irresistible (devenu Je suis une irréductible) de Robert Palmer, qui chantait devant un décor de jeunes femmes aux regards vitreux. « Le vidéoclip était un phénomène relativement nouveau et ça me frappait de voir comment les filles étaient souvent déshabillées. Au début du tournage, les gars faisaient les clowns derrière moi et je leur ai dit : “Non, je veux que vous soyez cochonnes, comme les filles sont cochonnes dans le vrai clip.” »

Une autre personne

En 1993, Chantal Francke quitte RBO avec l’ambition de tenir des rôles dramatiques. « Mais ça ne s’est pas vraiment passé », regrette-t-elle, en éclatant de rire. « Je me souviens d’une audition avec une directrice de casting pas très subtile qui mangeait son sandwich et qui ne m’avait jamais regardée. Je n’avais pas la confiance qu’il faut pour aller vendre ma candidature. Ça n’a pas décollé. »

Elle se tourne vers l’écriture pour des séries jeunesse (dont Watatatow et Ramdam), « puis les conditions sont devenues difficiles là aussi ». Elle travaille aujourd’hui comme adjointe administrative à l’Association québécoise des centres de la petite enfance. Il n’est évidemment pas rare que des collègues la questionnent sur son ancienne vie. « Il y en a plusieurs qui me parlent de sketchs dont je n’ai aucun souvenir. Ce n’est pas que je renie mon passé, mais je suis tellement rendue ailleurs que j’ai l’impression qu’on me parle d’une autre personne. Je ne dis pas que tout est parfait dans ma vie, mais je suis heureuse, je vais bien. »

Sa posture préférée face à RBO ? Celle de spectatrice. « J’étais là en 2015 au Centre Bell avec mon fils [dont le père est Richard Z. Sirois et qui est donc un pur produit RBO]. Je chantais toutes les tounes, que je connais par cœur. Ça, c’était vraiment tripant. »

RBO — Top 40

Noovo, le 24 mai, 21 h. En rattrapage sur Noovo.ca et Crave.

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