Marie Brassard et Louise Lecavalier en solos parallèles

Créer pour soi, seule, et se dévoiler ainsi sur scène n’est pas une affaire d’intimité exacerbée avec le public. Cette intimité se peut aussi en groupe, assurent Marie Brassard (à gauche) et Louise Lecavalier. Ce qui les interpelle toutes deux dans le solo, c’est plutôt leurs intérêts et, plus encore, leur nature profonde.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Créer pour soi, seule, et se dévoiler ainsi sur scène n’est pas une affaire d’intimité exacerbée avec le public. Cette intimité se peut aussi en groupe, assurent Marie Brassard (à gauche) et Louise Lecavalier. Ce qui les interpelle toutes deux dans le solo, c’est plutôt leurs intérêts et, plus encore, leur nature profonde.

Deux grandes créatrices, Louise Lecavalier et Marie Brassard, prendront d’assaut la scène du Festival TransAmériques (FTA) pour s’y livrer en solo, la première avec Stations, la seconde avec Violence. Le Devoir a eu envie de discuter de cet exercice de haut vol, souvent périlleux, toujours exigeant, avec ces deux icônes de la scène québécoise qui se passent de présentations.

« J’adore le solo, ça me laisse très libre », confesse d’emblée Marie Brassard qui, outre un court saut dans le vide, en 2019, pour Introduction à la violence, n’avait pas renoué avec ce grand vertige depuis 2013, avec Trieste. C’est aussi cette grande liberté qui plaît par-dessus tout à Louise Lecavalier. La créatrice de So blue et de Mille batailles, qui a sillonné la planète pour danser avec les plus grands avec La La La Human Steps, a trouvé dans cette forme un merveilleux carburant créatif. « C’est inquiétant un solo, ça me fait toujours peur de l’aborder et, pourtant, j’y reviens toujours, je suis peut-être une soliste d’une certaine façon… » réfléchit-elle.

Pour chacune de ses créations, quelle qu’en soit la forme finale, Louise Lecavalier débute toujours par de la recherche en solitaire. « C’est intimidant de commencer de zéro avec quelqu’un. Je préfère démarrer seule, développer un vocabulaire et après intégrer d’autres personnes si j’en ressens l’envie », poursuit-elle.

Créer pour soi, seule, et se dévoiler ainsi sur scène n’est pas une affaire d’intimité exacerbée avec le public. Cette intimité se peut aussi en groupe, assurent-elles. Ce qui les interpelle toutes deux dans le solo, c’est plutôt leurs intérêts et, plus encore, leur nature profonde. « J’aurais pu avoir quelqu’un d’autre pour Stations et ç’aurait été aussi intime », explique Louise Lecavalier. Et Marie Brassard d’ajouter : « On n’échappe pas à soi-même ! Peu importe la forme, si on écoute notre instinct, notre intuition, on touche forcément à l’intime. »

L’art du solo n’est pas quelque chose d’intimidant ou même de difficile pour les deux femmes qui confessent aimer la solitude. D’autant que seules, elles ne le sont jamais vraiment. « Il se greffe toujours des gens en travail, on n’est jamais vraiment isolée. En ce moment, pour mettre en place Violence, on est une dizaine à travailler en studio par exemple », raconte la créatrice de Jimmy et de La fureur de ce que je pense, formidable pièce adaptée des écrits de Nelly Arcan, en complicité avec Sophie Cadieux.

Idem pour Louise Lecavalier, dont la complice de toujours, France Bruyère, est très présente dans tout le processus de création de Stations. La musique aussi joue un rôle dans sa recherche. Et lui tient lieu de compagnie. « On n’est jamais seule avec elle », philosophe l’artiste.

Et le solo n’est pas un carcan. MarieBrassard et Louise Lecavalier affirment aimer la pluralité, spécialement quand elles tiennent le rôle de spectatrice. « Je n’aimerais pas voir seulement des solos, même si on va en voir beaucoup, je pense, prochainement à cause des restrictions de la pandémie. J’adore les interactions sur scène, les formations en duo, en trio, en quatuor, mais moins les gros effets de groupe un peu classiques », détaille Louise Lecavalier. Même constat du côté de Marie Brassard, qui dit aimer les échanges entre artistes sur scène.

Intuitions créatrices

À la base, Violence était d’ailleurs plutôt un projet de groupe. « C’est un peu le destin qui a décidé » de la forme que prend aujourd’hui cette première mouture, raconte Marie Brassard. La pandémie et ses mesures sanitaires contraignantes ont en effet complètement changé la donne. « C’est un projet d’envergure. On avait prévu un mois de résidence au Japon et trois semaines en Allemagne. Les artistes japonaises auraient dû être avec moi sur scène », explique-t-elle.

Après de nombreux reports, Marie Brassard a décidé d’aller de l’avant en l’état. « Fallait que ça sorte ! » lance-t-elle. C’est donc à distance que la pièce s’est créée, en collaboration avec les Japonaises Miwa Okuno et Kyoko Takenaka, ainsi que l’acteur et cinéaste Shingo Ota. « Ils seront avec moi à travers les images et leurs voix », ajoute la créatrice.

L’inspiration de la pièce de Marie Brassard, Violence, est venue d’une simple phrase de sa filleule. Sur un livre du Japon qu’elle lui avait ramené, la petite fille a montré un point dans le ciel d’un des dessins et a dit : « On dirait une petite fleur japonaise pas encore née. » « J’ai décidé de fouiller cette phrase, d’aller à l’intérieur de cette idée, en profondeur. La pièce est une sorte de réflexion poétique et surréelle autour des violences moins apparentes auxquelles on est sujets quand on est sur Terre. Il y est question, entre autres, d’une sorte d’antichambre où les êtres attendent avant d’exister. »

Bien qu’il y ait un point de départ assez défini, la dramaturge, actrice et metteuse en scène explique que le projet s’est transformé au fur et à mesure. « Pour créer, je me laisse guider par mon inconscient, mon intuition. C’est une fois la pièce créée, et à travers le regard des autres, que je comprends ce que j’ai mis sur scène », ajoute-t-elle.

Louise Lecavalier partage cette intuition créatrice qui se passe d’explications, voire de mots pour avancer. « Je pars du mouvement, qui est un art en tant que tel. Je n’ai pas besoin de thématiques ou de sujets. Comme la musique, la danse se suffit à elle-même », exprime-t-elle.

À travers des improvisations, la créatrice élabore sa proposition chorégraphique et se laisse inspirer par le quotidien. « Il y a des phrases importantes que j’entends, que je lis, qui m’inspirent beaucoup, en philosophie, dans les enjeux de société ou encore en poésie. Les impressions de la vie de tous les jours me font aussi vibrer. Parfois, des choses me reviennent en chemin et s’ancrent dans ma danse. »

Le rendu final d’une création se vit aussi à travers les autres pour Louise Lecavalier, qui dit en apprendre encore sur sa pièce une fois qu’elle existe. « Je la filme et à partir de là, je vois mieux. Parfois, ce sont même des critiques qui m’enseignent des choses sur mon spectacle ! » s’amuse-t-elle.

Fortes de leur liberté de créer, les créatrices partagent un même désir, celui d’octroyer à leur public la même latitude, en ne leur imposant aucune limite ni a priori. Elles ne veulent pas forcer un message ou une émotion particulière à travers leurs œuvres qu’elles remettent tout entières dans les mains du public. Sans regard en arrière. « J’espère juste une ouverture, un plaisir d’être ensemble, un moment partagé, mais c’est tout, raconte Marie Brassard. Il faut préserver la liberté pour les gens de recevoir l’œuvre comme ils la ressentent, et pour nous de pouvoir créer comme on veut, sans forcément comprendre pourquoi. On doit préserver ces secrets, je pense. J’aime beaucoup ce flou. »

Louise Lecavalier aussi affectionne cette nébulosité, valorisant même une incertitude bien assumée. « Je n’ai jamais envie de partir de quelque chose de trop précis, conclut-elle, je préfère que ça bouge, que ça s’impose et que ça se transforme. Bref, que ça reste vivant. »

Violence de Marie Brassard, au théâtre Jean-Duceppe du 27 mai au 2 juin dans le cadre du Festival TransAmériques. // Stations Chorégraphie de Louise Lecavalier, au théâtre Maisonneuve du 9 au 13 juin. Aussi au FTA.



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