Festivals - Frieder Bernius, le magicien

Son nom vous est sans doute inconnu. D'ailleurs, y a-t-il un seul nom de chef de choeur qu'un mélomane, même assidu, soit capable de citer spontanément? Pourtant, c'est à Frieder Bernius qu'échoit l'honneur de mettre un point final au Festival de Lanaudière, mardi prochain. Le lendemain, c'est au Domaine Forget que le choeur de chambre de Stuttgart et son chef se produiront. C'est la reconnaissance bien méritée d'un immense talent.

C'est que le monde des chefs de choeur a ses icônes, ses héros, et qu'un concert a cappella de haut niveau est toujours une expérience musicale fascinante. Frieder Bernius est l'un ce ces modèles aujourd'hui. Sans remonter au fameux choeur de Bruno Kittel dans l'Allemagne des années brunes, les noms de Wilhelm Pitz, légendaire chef de choeur au Festival de Bayreuth, du Viennois Norbert Balatsch ou de l'Américain Robert Shaw ont marqué la seconde moitié du XXe siècle. Leur aura était néanmoins associée à des choeurs symphoniques.

C'est un Suédois, Eric Ericson, qui a été le pionnier, le modèle d'un nouveau chant choral. Frieder Bernius le reconnaît: «Les enregistrements d'Ericson du début des années 70 pour EMI-Electrola, au moment où j'étais encore étudiant et que je venais de fonder mon choeur, sont tombés sur nous tous comme la foudre. C'était le modèle technique d'un chant établissant de nouveaux standards en matière de technique, de justesse et d'ensemble.» Cette révolution, aujourd'hui encore mètre-étalon du chant choral a cappella, vient d'être rééditée sous licence dans son intégralité par Collegium aux États-Unis. Frieder Bernius souligne également un autre tournant, 15 ans plus tard, «celui de la musique ancienne, qui a travaillé sur une intonation plus définie, une conduite de la ligne et des couleurs plus transparentes.» Il cite en modèle pour cela John Eliot Gardiner et, de manière générale, l'école hollandaise.

Il est frappant, lorsqu'on entend les enregistrements des grands anciens (sans remonter à Furtwängler ou Klemperer, on peut évoquer ceux de Karajan, de Jochum ou de Böhm), de constater à quel point le chant choral est l'élément qui y a le plus vieilli. Frieder Bernius a été en Europe, avec d'autres, tous à la suite d'Ericson, l'artisan de cet autre chant choral, moins massif, plus souple et plus homogène.

Des rêves

Originaire de la région du Palatinat en Allemagne, il a construit son ensemble à Stuttgart, qu'il décrit comme «la ville la plus riche d'Allemagne». Siège de Mercedes et de Porsche, Stuttgart n'a pas seulement soutenu financièrement ses institutions (opéra, orchestre, etc.) mais également des satellites culturels comme le Stuttgarter Kammerchor de Frieder Bernius ou la Gäschinger Kantorei de Helmuth Rilling.

À quoi peut donc rêver un chef de choeur lorsqu'il a atteint les sommets avec son propre ensemble? Bernius n'a pas plafonné dans sa carrière, au contraire. «Après 10 ans, nous avons atteint un très bon niveau a cappella. Je ne pouvais évidemment pas faire que cela pendant toute ma vie. J'ai donc créé un orchestre baroque en 1985 et je me suis également intéressé à la recherche et à la redécouverte d'opéras du XVIIIe siècle, tels que ceux de Hasse, de Jommelli ou de l'École de Mannheim. J'ai également dirigé des symphonies de Haydn. Ce qui m'intéresse n'est pas d'être un chef invité, mais de m'investir dans le devenir artistique d'un ensemble. Quand Gérard Mortier m'a demandé de créer un choeur symphonique dans la région de la Ruhr, j'ai accepté à condition de pouvoir diriger moi-même cinq des six programmes prévus. J'ai ma vision sonore que je désire pouvoir façonner. Nous avons travaillé particulièrement le répertoire a cappella et celui du XXe siècle, Messiaen ou Feldman par exemple.»

Discographie

En tournée au Canada (deux dates en Ontario avant Lanaudière et Forget, puis Edmonton et Vancouver), Bernius présentera avec un ensemble de 32 chanteurs un certain nombre de transcriptions de Clytus Gottwald: «Gottwald fut dans les années 60 le directeur de la Schola Cantorum de Stuttgart, un ensemble très engagé dans la création contemporaine, qui créa par exemple le Lux Aeterna de Ligeti. Ses arrangements sont extraordinaires. Il faut bien penser qu'à l'exception, peut-être, des Fest-und Gedenksprüche de Brahms, seule l'écriture atonale du XXe siècle surpasse en difficulté celle des Motets de Bach. Il y a un trou béant au XIXe siècle en ce qui concerne la difficulté vocale, car l'immense majorité du répertoire a été écrite pour des choeurs amateurs à quatre voix. Le travail stimulant de Gottwald élargit avec bonheur le répertoire.»

Si on lui demande quels disques il préfère dans sa discographie, Frieder Bernius hésite un peu: «Avez-vous des enfants? Sauriez-vous dire que vous en préférez un par rapport à l'autre?», puis consent à citer la Missa Dei Patris de Zelenka (Carus), «où je suis parvenu réellement à l'équilibre que je désirais entre choeur et orchestre», le 5e volume de son anthologie chorale sacrée de Mendelssohn, «Denn er hat seinen Engel befohlen» (Carus), les Cantates profanes de Bach chez Sony et son Requiem de Brahms chez Carus.

Il désire partager sa passion ici et se montre très curieux de l'accueil que le public canadien lui réservera: «C'est comme un concert de musique de chambre, mais en plus difficile pour les interprètes et en plus rare: combien de concerts de choeurs a cappella avez-vous dans la mémoire? Vous savez, je pourrais faire beaucoup plus simple, mais je veux surtout proposer quelque chose d'intéressant!»

Frieder Bernius

Au Festival de Lanaudière.

Mendelssohn: Zum Abensegen, Trauergesang, Hora est. Rachmaninov: six extraits des Vêpres. Arrangements de Clytus Gottwald d'oeuvres de Ravel, Debussy, Berlioz, Wolf, Mahler. Église L'Assomption, 153, rue du Portage. Mardi 3 août, 20h. Info: 1 800 561-4343.

Au Domaine Forget. Scarlatti: Stabat Mater. Mendelssohn: Motets. Rachmaninov: six extraits des Vêpres. Arrangements de Clytus Gottwald d'oeuvres de Ravel, Debussy et Berlioz.

Mercredi 4 août, 20h30. Info: (418) 452-3535.

Au disque: ne manquez pas le Requiem de Brahms chez Carus (distribution: Pelléas), qui domine la discographie de cette oeuvre de la tête et des épaules. Chez le même éditeur, tant les deux disques cités par le chef (Zelenka et Mendelssohn) que le Requiem de Mozart sont très recommandables. Chez Sony, s'ils sont encore disponibles, les deux enregistrements Bach (les Motets et deux Cantates pour Auguste III) et la Messe Ultimarum sexta de Zelenka. Chez Orfeo, enfin, la Didon abandonnée de Jommelli.

Jalon indispensable pour tout amateur de chant choral, les enregistrements Electrola d'Eric Ericson ont été réédités en 2003 par Collegium USA sous étiquette Clarion en deux coffrets de trois CD (www.collegiumusa.com).