Vitrine du disque - La chanson française telle qu'on la chante dans les hauteurs

ET SI C'ÉTAIT MOI

La Grande Sophie, AZ (Universal)

La Grande Sophie est encore plus grande quand elle saute. C'est la phrase qui est écrite dans mon bloc-notes. Il y a une tache de mayonnaise sur Sophie.

Non, pas sur La Grande Sophie elle-même, telle que je le la voyais sur la scène du Parc des Sept Heures la semaine dernière, mais sur le mot Sophie, rapport à la frite un peu trop enduite qui dégoulinait sur mon outil de travail. C'est qu'elle était fichtrement bonne. La frite mayo. La Grande Sophie aussi. Elle se démenait en titi, la Marseillaise, pour ne pas dire en diable, avec sa guitare acoustique en bandoulière, grattant frénétiquement la sèche en même temps qu'elle bondissait. Coûte que coûte, cette foule de fin d'après-midi un brin distraite allait l'écouter. Elle qui a galéré le plus souvent dans les cafés devant de très modestes auditoires, et même dans les rues devant deux pelés et trois tondus, ne sait pas abdiquer. Maintenant qu'elle est programmée dans les festivals, maintenant qu'il y a du monde aux spectacles, maintenant qu'elle a trois disques en magasin, elle redouble d'efforts et gratte au centuple, faites les maths.

Bon show, donc, constatais-je aux FrancoFolies de Spa, constaterez-vous alors qu'elle se produira aux FrancoFolies de Montréal le mercredi 4 août prochain en toute gratuité sur la scène du Parc des Festivals (à 20h) et le lendemain pour vraiment pas cher avec Martin Léon au Spectrum (à 23h). Bon show, belles qualités. Énergie franche, attitude pas gênée typique des grandes gueules de la cité phocéenne, et chanson pop d'assez haut niveau. Normal, le haut niveau, quand on s'appelle La Grande Sophie. Ha! ha! C'est le décalage horaire, je me fais rire tout seul. Enfin. Ce que je veux dire par là, c'est que les chansons de La Grande Sophie valent certainement celles tant vantées de Zazie, même si La Grande Sophie n'est pas la nouvelle Zazie, contrairement à ce qu'affirme sa pub. Moins grosse tête les textes, plus fluides les musiques. La Grande Sophie, c'est plutôt comme notre Catherine Durand (et un peu comme notre Ariane Moffatt aussi, dans ses chansons les moins funky, voire comme notre maître ès pop Daniel Bélanger): des mélodies brit-pop dans cette admirable lignée qui va des Beatles à Radiohead. Savez, ces mélodies qui portent les mots comme on se laisse aller dans le courant d'une rivière? C'est ça. On clapote entre les deux oreilles.

Ce troisième album, paru il y a déjà une sacrée mèche en France, est celui que vous courrez acheter après l'un ou l'autre des spectacles. Vous n'y retrouverez pas les versions de chansons d'autrui dont elle aime bien émailler ses concerts (à Spa, elle a chanté du Pretenders en hommage à Chrissie Hynde, et aussi du Prince...), mais tout un tas de chansons à elle qu'elle aura aussi chantées et qui auront senti «bon la vanille», comme elle dit dans On savait (devenir grand). Du courage, Rien que nous au monde, Ringo Starr (oui, c'est un titre...), Le roi des tourbillons, ce sont autant d'airs qui aèrent, de refrains qui ont de l'entrain et d'arrangements pleins d'idées qui semblent à la fois familières et fraîches (même les effets de synthés sont de bon goût). Garanti sur facture: une fois les présentations faites, il vous faudra La Grande Sophie à demeure. Quitte à agrandir la porte.

Sylvain Cormier

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The Songs of T-Bone Walker

Duke Robillard, Stony Plain

Depuis qu'il est lié à l'excellente étiquette Stony Plain d'Edmonton en Alberta, le guitariste Duke Robillard a adopté une vitesse de croisière qui lui permet de publier deux albums par année. Son topo est toujours le même: un disque de ses compositions suit ou précède, qu'importe l'ordre, une production consacrée au répertoire du swing mâtiné de blues et délayé dans le jazz.

Après avoir proposé le très convaincant Exalted Lover il y a quelques mois, voilà qu'il vient de porter sur les fonts baptismaux un compact dont T-Bone Walker est le sujet exclusif. Flanqué de ses complices habituels auxquels il a ajouté le trompettiste Al Basile et le saxophoniste alto Billy Novick, Robillard a combiné des pièces originales du célèbre Texan ainsi que les standards qu'il s'était appropriés.

Comme il est de coutume avec Robillard, le tout est mené rondement. Les solos des saxos et trompette sont brefs, plus précisément incisifs et denses. La rythmique soutient le tout sans broncher d'un poil, sans jamais se perdre dans d'obscurs méandres. À la guitare, Robillard ponctue le tout avec ce zest de subtilité qui le distingue tant. Bref, ce compact est plus que séduisant.

Serge Truffaut

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VORISEK

Sonate pour violon et piano. Rondo pour violon et piano. Variations pour violoncelle et piano. Rondo pour quatuor à cordes. Quatuor Kocian, Ivan Klánsky (piano). Praga Digitals PRD DSD 250 204 (distribution SRI)

Jan Václav Hugo Vorisek (1791-1825). Voilà qui ne vous dit sans doute rien du tout. Les observateurs les plus fins du monde du disque auront noté, il y a quelques années, chez Supraphon puis chez Unicorn, l'engagement du pianiste tchèque Radoslav Kvapil en faveur ce contemporain de Schubert, hélas lui aussi mort très jeune, que l'on crédite de l'invention du terme musical «impromptu». Il a laissé six de ces Impromptus dans un cycle portant le numéro d'opus 7. Vorisek a également écrit une Symphonie en ré que Mackerras et Hengelbrock ont enregistré ces dernières années.

Vorisek, ami de Schubert et de Beethoven, prodige du piano, n'écrit pas de la musique mineure ou superficielle. L'intégrale de sa musique de chambre, rassemblée sur ce disque, le prouve. À mi-chemin entre un Beethoven jeune et un Schubert insouciant, dans une veine qui peut rappeler le Weber le plus beau parleur (celui des pièces pour piano), sa Sonate et son Rondo pour violon et piano op. 5 sont de purs bijoux de musique viennoise (où Vorisek s'installa en 1814), qui méritent d'entrer illico au grand répertoire.

Tout, dans ce disque, qui nous révèle en première mondiale un Rondo pour quatuor, est admirable d'inspiration, de classe et de lyrisme. C'est de la très belle musique que nous font découvrir Praga et ses fidèles musiciens tchèques dans un CD/SACD que l'on aura intérêt à écouter en stéréo, car le son multicanal est trop artificiel.

Christophe Huss