Une histoire du goût à travers des sculptures du Louvre

La salle du Manège est l'une des plus belles créations d'Hector Lefuel au Louvre. Elle vient d'être rouverte pour accueillir les collections de statues antiques rassemblées par des amateurs français et italiens des XVIIe et XVIIIe siècles, du cardinal de Richelieu au prince Borghèse. Elle a bénéficié pour l'occasion du mécénat de la société Fimalac (un million d'euros).

L'architecte de Napoléon III avait voué cet espace de brique et de pierre (800 m2, 10 mètres de haut, ponctué de trois rangées de colonnes) à l'équitation. D'où son nom et sa décoration (des chapiteaux à têtes d'animaux). Plus tard, elle a servi d'atelier de moulage puis de billetterie pour le musée. Aujourd'hui, à travers les marbres qui y sont exposés, c'est toute une histoire du goût qui s'y trouve déployée.

Qu'y voit-on? Par exemple, l'effigie d'un barbare captif en porphyre rouge et marbre blanc, une oeuvre romaine du IIe siècle. Mais la tête n'appartient pas à la statue, les bras sont modernes et la tunique a été retravaillée en 1610 par le sculpteur Lorenzo Nizza. Son pendant a été lui aussi retouché au XVIIe siècle par Pietro Bernini, le père du Bernin. Les deux pièces appartenaient au prince Borghèse, beau-frère de Napoléon Ier, qui lui acheta à prix d'or sa célèbre collection.

C'est encore à un Borghèse que le sculpteur Guillaume Grandjacquet livre, en 1781, deux statues égyptisantes néoclassiques (Isis et Osiris), exécutées d'après des oeuvres trouvées dans la Villa Hadrienne, près de Rome, elles-mêmes répliques d'originaux égyptiens. Est-ce Nicolas Cordier qui, au début du XVIIe siècle, utilise les fragments d'une Artémis romaine (d'après un original grec) pour composer sa Zingarella, une petite bohémienne? Le Sénèque mourant du Louvre est la réplique romaine d'un Vieux Pécheur, oeuvre hellénistique maintes fois reproduite. Au XVIIe siècle, ce vieillard décati, les pieds désormais plongés dans une vasque de porphyre, est devenu l'effigie tragique du philosophe agonisant.

Modifiées à plusieurs reprises

Qu'ils aient appartenu au prince Borghèse, au cardinal Albani, au cardinal de Richelieu ou au cardinal de Mazarin, ces antiques ont tous la particularité d'avoir été complétés et mis au goût du jour, à la demande de leurs propriétaires, par les meilleurs artistes. Certaines pièces ont été modifiées à plusieurs reprises, comme cet Eros à qui chaque intervention (étalées sur un siècle) a valu un membre supplémentaire. Parfois, la confusion est à son comble: on ne sait plus très bien si l'essentiel de cette Minerve, dite aussi Alexandre le Grand, ayant appartenue à Mazarin, est une oeuvre romaine du IIe siècle retouchée ou une pièce originale du XVIIe siècle.

Aujourd'hui, la plupart des conservateurs et des historiens d'art privilégient l'authenticité à tout crin. La Cène de Léonard de Vinci, qui est à Milan, a ainsi perdu tous ses repeints, dont certains dataient de la fin du XVIe siècle. Au Louvre, de sévères campagnes de dérestauration ont été menées. «Entre 1870 et 1930, explique Jean-Luc Martinez, conservateur en chef au département des antiquités grecques et romaines, le Pollux Borghèse perd d'abord la tête, puis les bras et enfin les jambes.»

Le dogme de l'originalité, né avec le XIXe siècle, culmine aujourd'hui. Avec ses batailles d'experts chargés de déterminer l'authenticité d'une oeuvre, le marché de l'art n'étant pas le seul responsable de cet acharnement. Depuis deux siècles, l'art est devenu une manière de religion dont les artistes sont les grands prêtres et les musées les temples. Il était normal que l'oeuvre soit sacralisée à son tour. La salle du Manège nous apprend seulement que cette religion est relativement récente.

Salle du Manège, aile Denon, rez-de-chaussée. Du mercredi au lundi de 9h à 17h30, les lundis et mercredis, nocturne jusqu'à 21h30.

À lire

Les Antiques du Louvre, une histoire du goût d'Henri IV à Napoléon Ier, sous la direction de Jean-Luc Martinez, Éd. Fayard/Le Louvre, 250 pages.