Ici et ailleurs - Aux quatre coins, l'Amérique

«En arrivant à un pont, ils virent un cours d'eau très large avec des eaux jaunes et lourdes; ils comprirent tous les deux et sans avoir besoin de se dire un mot que c'était le Mississippi, le Père des Eaux, le fleuve qui séparait l'Amérique en deux et qui reliait le Nord et le Sud, le grand fleuve de Louis Jolliet et du père Marquette, le fleuve sacré des Indiens, le fleuve des esclaves noirs et du coton, le fleuve de Mark Twain et de Faulkner, du jazz et des bayous, le fleuve mythique et légendaire dont on disait qu'il se confondait avec l'âme de l'Amérique.» — Jacques Poulin, Volkswagen Blues

C'est une histoire de roman. Ou peut-être pas. Un homme et une jeune femme partent de Gaspé, traversent l'Amérique jusqu'à San Francisco. Entre eux, ce n'est pas l'amour et pas juste l'amitié; c'est un lien spécifique à cet homme-là (un écrivain) et à une toute jeune femme, deux êtres sensibles qui préfèrent vivre seuls mais qui vont partager, le temps d'un été, le même vieux Volkswagen chargé d'odeurs et de voyages. Ils vont lire des livres et visiter des musées, prendre soin d'un petit chat noir et chercher Théo, le frère de l'écrivain. Ils vont rouler dans des silences pas lourds et parler de tout et de rien sans que ça soit banal. On s'embarque avec eux dès la première page et on roule jusqu'à ce que la Grande Sauterelle dépose Jack Waterman à l'aéroport de San Francisco. Cette histoire de rêve, parfaite compagne pour toutes les routes du monde mais qui illuminera particulièrement une aventure américaine, on la trouve dans Volkswagen Blues (repris chez Babel), le roman de Jacques Poulin.

Dans le Nebraska

Une fois arrivé en Californie, on séjourne brièvement à Santa Monica pour se déplacer jusque dans le Nebraska avec Dalva (10/18), l'héroïne du roman du même nom de Jim Harrison. Ici aussi, impossible d'échapper au récit que Dalva fait de sa vie, femme marquée par l'enfant qu'elle a donné en adoption alors qu'elle était adolescente. Ce roman de Harrison est une plongée dans la vie intérieure de Dalva et dans celle de Michael, professeur d'université qui s'intéresse au journal du grand-père de Dalva, John Wesley Northbridge, un homme qui partage des affinités avec la culture amérindienne. On retrouve les grands espaces mythiques de l'Amérique, immensité que les hommes tentent de dominer. «Mais chaque fois que nous demandons aux lieux d'être autre chose qu'eux-mêmes, nous manifestons le mépris que nous avons pour eux. Nous les enterrons sous des couches successives de sentiments, puis, d'une manière ou d'une autre, nous les étouffons jusqu'à ce que mort s'ensuive.» Comment aimons-nous? Comment vivons-nous avec l'autre? Quels rapports entretenons-nous avec le passé? Autant de questions avec lesquelles jonglent les personnages de ce roman qu'on ne lâche pas facilement, et à qui l'auteur a donné une suite avec La Route du retour (10/18).

Au sud

On file ensuite à l'autre bout du pays, en Caroline du Sud, pour écouter L'Histoire de Bone (10/18), personnage de Dorothy Allison. Dans le comté de Greenville, les enfants passent les jours d'été brûlant sur la véranda. S'ils habitent la campagne, on leur demande de courir les poulets, de ramasser des haricots ou des cacahuètes. Bone aime ces maisons grouillantes de vie; elle peut vivre n'importe où pourvu que ça ne soit pas chez elle, avec le mari de sa mère. «Mes rêves étaient emplis de longs doigts, de mains qui contournaient les portes et rampaient sur le bord du matelas, et la peur me submergeait comme une rivière, comme le bleu foncé, glacial de ses yeux.» Dorothée Allison donne une voix juste à ce roman de l'enfance violée, inscrite dans la pauvreté d'un Sud intolérant, dominé par la religion. À lire aussi, de la même auteure: Retour à Cayro (10/18).

Le bayou

On s'imprègne de l'atmosphère de La Nouvelle-Orléans avec James Lee Burke et son ex-lieutenant de la criminelle Dave Robicheaux. Ex-alcoolique, cet homme intuitif et tourmenté perçoit de façon aiguë le coin de pays qu'il habite. «Je sentais les senteurs de sable humide et de mousse, des fleurs de bougainvillées et de champignons à ombrelle, les odeurs de poisson mort et de boues âcres que soufflait le vent du marais. Un gros saule pleureur au bord de l'eau se prit à ressembler à une chevelure de femme sous le vent.» Ne manque que le bruit sec des pacanes quand elles tombent au sol pour y être tout à fait... Précisons que Lee Burke, en plus d'avoir du style, écrit d'excellents polars. On recommande particulièrement Prisonniers du ciel, Black Cherry Blues et Une saison pour la peur, tous dans la collection poche de Rivages/Noir.

New York

Ici, parmi les oeuvres qu'on associe à New York, figure en bonne place celle de Paul Auster. L'effet labyrinthique qu'il crée est particulièrement surprenant dans Cité de verre, premier volet de la «Trilogie new-yorkaise» (Babel), où Quinn marche et se perd dans la ville mythique en suivant le mystérieux Stillman. La question du hasard, centrale dans l'univers d'Auster, contribue ici à la création d'un univers étrange et déstabilisant dans une ville reconnue pour son caractère imprévisible.

On ne trouvera pas ces mêmes qualités dans La Nuit de l'oracle (Actes Sud), le plus récent roman de Paul Auster, qui se déroule aussi à New York. Comment éviter que le pire ne se produise dans la vie? s'est demandé Auster. Sa réponse: en l'écrivant dans la fiction. On sent bien, à la lecture, qu'il a repris l'écriture de cette histoire après le 11 septembre. Il a composé un roman où l'imaginaire est happé (ou sapé?) par la réalité, mobilisé par la peur. Ainsi va-t-on, fatalement, de catastrophe en catastrophe, que ce soit dans la vie ou dans ce que l'on écrit.

Doit-on, au nom du hasard, se soumettre aveuglément à la réalité? Certaines fictions permettent au lecteur, justement, de mettre en question cette réalité fabriquée. Les personnages d'écrivains de Paul Auster semblent avoir oublié ce rôle essentiel de la littérature.