Sylvia Daoust (1902-2004) - La foi des tailleurs de pierre et des sculpteurs du Moyen Âge

Pour avoir fréquenté personnellement cette femme attachante de 1985 à 1997, alors que j'étais conservateur de l'art moderne au Musée du Québec, je puis témoigner à quel point Sylvia Daoust était une femme déterminée et consciencieuse dans son travail. Elle avait en quelque sorte la foi des tailleurs de pierre et des sculpteurs du Moyen Âge qui réalisaient leurs oeuvres, discrètement, sans trop faire de bruit.

Qui était cette grande dame qui a laissé un héritage que nous nous devons maintenant de préserver pour les générations à venir?

Il faut rappeler d'abord que Sylvia Daoust est née à Montréal le 24 mai 1902. En 1915 et 1916, elle suit des cours de dessin et de modelage au Conseil des arts et Manufactures, là où avait été formé tout d'abord le sculpteur Alfred Laliberté, un de ses devanciers les plus prestigieux. À compter de 1923, Sylvia Daoust étudie à l'École des beaux-arts de Montréal, fondée l'année précédente. C'est donc dire qu'elle fait partie de la toute première promotion de l'École des beaux-arts en 1928, aux côtés notamment de Paul-Émile Borduas.

En 1929, elle bénéficie, avec le peintre Francesco Iacurto, d'une bourse du gouvernement du Québec pour se rendre en Europe. Les deux artistes feront ce voyage en compagnie du directeur de l'École, Charles Maillard.

De retour au pays, Sylvia Daoust enseigne de 1930 à 1943 le dessin, l'anatomie, le modelage et la sculpture à l'École des beaux-arts de Québec. Parmi ses collègues on retrouve, entre autres, son amie, la graveure Simone Hudon. Toutes les deux réaliseront en 1939 de grands tableaux pour décorer l'église de Saint-Ulric, près de Matane. À Montréal, elle enseigne de 1943 à 1968 la sculpture sur bois à l'École des beaux-arts.

Artiste responsable, elle a su aussi planifier et assurer la postérité de son oeuvre. C'est ainsi qu'elle fait don en 1974 au Musée national des beaux-arts d'une série de 22 sculptures provenant de son atelier. Parmi ces oeuvres, on retrouve les portraits de Charles Maillard, de l'ancien caricaturiste du Devoir Robert LaPalme, de Simone Hudon, le buste de sa mère, la statuette Le Portageux, pour laquelle son frère Denis avait posé, ainsi que des têtes d'enfants, comme celles de ses nièces Lucie et Jacqueline. La même année, le Musée du Québec lui consacre une exposition.

L'abbaye de Saint-Benoît-du-Lac

Au nombre des sculptures les plus marquantes que Sylvia Daoust a réalisées tout au long de sa carrière prolifique, j'aimerais attirer votre attention sur le corpus qu'elle exécute pour l'abbaye de Saint-Benoît-du-Lac en 1941, à l'invitation de l'architecte Dom Bellot qui l'incite à travailler à la taille directe, alors qu'elle avait pratiqué jusque-là la sculpture de modelage.

Il faut aussi signaler la très belle série des sculptures qu'elle réalise dans les années 1940 pour la chapelle du collège Saint-Laurent, mentionnons la sainte Jeanne-d'Arc de 1943, l'une des oeuvres les plus accomplies de l'artiste. Bien sûr, il y a aussi les très célèbres sculptures de Marie-Victorin au Jardin botanique de Montréal (1954) et son Édouard Monpetit à l'Université de Montréal (1967).

Pionnière dans son domaine, Sylvia Daoust a marqué son époque. Précisons à cet égard que l'on peu considérer l'artiste comme la première femme sculpteur professionnelle au Québec ayant fait une carrière importante au XXe siècle. Une carrière qui a été partagée, d'une part, entre son enseignement pédagogique et, d'autre part, sa production personnelle diversifiée et substantielle en nombre d'oeuvres. De façon discrète, mais je le rappelle avec détermination, elle a été en mesure de faire sa place dans un monde qui était, au cours des années 1930 à 1950, encore largement dominé par les hommes. Cette vie bien remplie doit aujourd'hui nous servir d'exemple. Cette femme mérite tout notre respect et, pour cette raison, elle restera encore longtemps présente dans notre mémoire.

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Pierre L'Allier, chargé de projet au Musée national des beaux-arts du Québec

Texte lu lors des funérailles de l'artiste à Montréal, le vendredi 30 juillet, en l'église Saint-Albert-le-Grand.