Nick Drake, la beauté pudique de la tristesse

Folk trente ans après sa mort, Nick Drake est devenu un archétype d'artiste-culte, mot si souvent galvaudé qu'il a fini par perdre tout sens. Mais l'oeuvre et l'existence du chanteur et guitariste anglais réunissent toutes les conditions à son acception. Pour commencer, la rareté — trois albums publiés de son vivant, Five Leaves Left (1969), Bryter Layter (1970) et Pink Moon (1972) — et la malédiction (ils ne se vendirent en leur temps qu'à quelques milliers d'exemplaires). Ensuite, la vie de ce jeune homme inadapté à son époque reste un mystère, autant que les circonstances de sa disparition: suicide ou surdose accidentelle d'antidépresseurs. Le Werther de Cambridge était âgé de 26 ans.

Éternellement jeune et romantique, Nick Drake apparaît sur les photos comme un échalas au regard perdu, cheveux longs, chemise blanche et veste noire étriquée — l'analogie avec un autre Nick (Cave) est frappante. Depuis sa mort, son nom n'a cessé de circuler entre musiciens (R.E.M et The Cure pour les plus célèbres) et initiés, et il est aujourd'hui le principal inspirateur du renouveau folk. Car on ne se remet pas du choc esthétique et émotionnel que représente la découverte de ses ballades peu orthodoxes: l'originalité de ce lecteur de Shakespeare et de William Blake est d'avoir marié des mélodies élisabéthaines au chaloupement rythmique et à la langueur des cordes de la bossa nova. La mélancolie des textes (enfance et amours perdues, solitude, absence au monde) est subtilement équilibrée par une voix d'éther, distanciée, paradoxalement apaisante.

Made to Love Magic est une compilation de prises différentes, remixées et mastérisées, de chansons déjà disponibles, augmentées d'un inédit, Tow the Line, la toute dernière chanson que le troubadour a enregistrée. Magic a retrouvé son juste tempo et les arrangements féeriques que l'ami fidèle, Robert Kirby, avait initialement concoctés. Captés à l'université de Cambridge, River Man (une des plus belles chansons du XXe siècle) et Mayfair permettent de mieux valoriser le jeu à la guitare acoustique de Nick Drake, des arpèges et pickings alliant hésitations et fulgurances. Ce recueil, déjà acquis par les connaisseurs, constitue aussi une entrée dans l'univers gracieux de cet introverti qui savait que la beauté réside dans l'expression pudique de la tristesse.