Patrimoine mondial - Les carabiniers italiens, un modèle inspirant

Ce n'est pas par hasard si le Bouclier Bleu (ICBS), sorte de Croix-Rouge du patrimoine mondial, a choisi de se réunir à Turin le week-end dernier. En 1997, le Saint-Suaire, relique hautement symbolique qui porterait l'empreinte du Christ, échappait par quasi miracle à l'incendie de la cathédrale du Turin, grâce à l'intervention rapide des pompiers. Une expertise exportable selon l'ICBS et qui a d'ailleurs fait l'objet d'une formation lors du sommet patrimonial.

Véritable musée à ciel ouvert, la péninsule italienne est particulièrement vulnérable aux désastres naturels et au pillage. Les journaux rapportent d'ailleurs une recrudescence des actes de vandalisme notamment à Rome et à Venise dans le dernier mois. Mais le pays de Michel-Ange a su développer des mécanismes efficaces. Ses carabiniers (policiers) pourraient servir de modèle en matière de protection patrimoniale.

«Les carabiniers italiens ont une unité sur le patrimoine, tout un service qui a ses équipes et sa hiérarchie pour ça», rapportait hier, au Devoir, Dinu Bumbaru, secrétaire général de l'ICOMOS, une organisation non gouvernementale veillant à la conservation des monuments et sites dans le monde, qui compte parmi les membres fondateurs du Bouclier Bleu. «C'est une chose dont on devrait s'inspirer ici [et ailleurs], note-t-il au lendemain de son retour de Turin. Si on pouvait s'assurer que sur le plan national, il y ait des contacts entre les services de police, la direction des musées et des monuments et des livres, qu'on crée des tables de concertation nationales.»

Une telle mise en réseau constituait l'objectif de la réunion de Turin. Après avoir, pendant des années, coordonné des actions en Afghanistan, en ex-Yougoslavie, et plus récemment en Irak, le Bouclier Bleu souhaitait s'attarder, enfin, à faire le point et à élaborer un plan d'action, notamment en prévention. «On s'est dit qu'on mettrait un peu de temps à construire l'organisation, pas juste à réagir aux désastres, explique M. Bumbaru. Le Bouclier Bleu est une valeur ajoutée surtout en coordination et pour développer l'investissement dans la prévention. Combien de travaux de restauration se font sans mécanisme de prévention incendie?»

L'organisme souhaiterait ainsi instaurer des critères d'intervention, un protocole d'envoi de missions, développer des pratiques de prévention et surtout mettre en commun les expertises que chacun a à offrir. Savoir, par exemple, qui a l'expérience des sites propices aux inondations, en zones sismiques ou en zones de guerre. «On souhaite réaliser une capacité de réponse plus articulée», indique-t-il.

Le Bouclier Bleu a été fondé en 1996 par quatre ONG représentant les archives (ICA), les monuments et sites (ICOMOS), les musées (ICOM) et les bibliothèques (IFLA). La rencontre de Turin réunissait pour la première fois une douzaine de comités nationaux. Ces cellules reflètent, à l'échelle des pays, la même collaboration entre les différents champs du patrimoine (sites, institutions, livres).

Gel des opérations en Irak

En Irak, dossier chaud du Bouclier Bleu, l'insécurité permanente a forcé la mise en veilleuse des opérations. «On avait commencé à développer des projets, mais tout cela est sur la glace, affirme M. Bumbaru. Les archéologues ne peuvent même plus aller voir les sites avec une escorte militaire tellement c'est dangereux. Le patrimoine de tout un pays est en train de devenir orphelin.»

Parallèlement toutefois, des institutions occidentales de la région ou de l'Europe continentale s'activent à former le personnel lié à la conservation patrimoniale, comme proposé par l'Unesco en mai dernier, à Paris. Une démarche pour l'instant paradoxale — «L'Irak aura un des meilleurs personnels pour s'occuper du patrimoine, mais ils n'auront pas la liberté de circuler sur le terrain», relève le porte-parole de l'ICOMOS —, mais essentielle pour l'avenir.

On estime que l'Irak possède plus de 10 000 sites archéologiques dont une infime partie — un septième — a été étudiée à ce jour. Jusqu'à son pillage en avril 2003, le Musée de Bagdad abritait quelque 100 000 pièces témoignant de la grandeur des civilisations qui ont fleuri entre le Tigre et l'Euphrate. Et les pillages se poursuivent à une vitesse affolante, selon les dernières photos aériennes. «Il y a un an, le site était parsemé de trous, maintenant il en est couvert», déplore M. Bumbaru.