Les angles morts de l’histoire culturelle québécoise

Vera Guilaroff, pianiste et compositrice montréalaise, première Québécoise à enregistrer du jazz, s’était fait dire de rentrer à Montréal pour s’occuper de sa famille, au beau milieu d’une tournée européenne.
Photomontage: Collection James Kidd et photomontage Le Devoir Vera Guilaroff, pianiste et compositrice montréalaise, première Québécoise à enregistrer du jazz, s’était fait dire de rentrer à Montréal pour s’occuper de sa famille, au beau milieu d’une tournée européenne.

On dit que l’histoire est écrite par les vainqueurs. Elle est aussi victime des circonstances dans lesquelles on l’a consignée. Qui se souvient, par exemple, des pianistes montréalaises Ilene Bourne et Vera Guilaroff, qui se sont pourtant démarquées dans la première moitié du XXe siècle ? Ces oubliées, avec plusieurs autres, de la culture québécoise, étaient au centre d’un colloque organisé cette semaine dans le cadre du congrès de l’Acfas. Les intervenants y exposaient comment des pans entiers de l’histoire du Québec, notamment celle qui se déroulait avant la Révolution tranquille, sont passés sous le radar.

Les raisons de ces disparitions sont multiples. En matière de cinéma, Louis Pelletier, chercheur de l’Université de Montréal, expliquait comment les films amateurs tournés avant l’avènement de l’ONF, par exemple, sont des témoignages précieux, notamment de la diversité culturelle québécoise, qui demeurent largement inaccessibles au grand public.

Même les chutes des films tournées à cette époque donnent accès à un patrimoine québécois ignoré, dit-il en exhibant une photo tirée de chutes du film de 1942 Une journée à l’exposition provinciale de Québec, du cinéaste Maurice Proulx, d’un groupe de musiciens afrodescendants qui présentaient un spectacle de swing à Québec.

En musique, l’histoire québécoise a également de grands trous de mémoire, en particulier en ce qui a trait à la créativité des femmes qui, une fois mariées, étaient souvent confinées à la musique de salon. La chercheuse Vanessa Blais-Tremblay, de l’UQAM, musicologue spécialisée en études de genre, a constaté que les musiciennes de jazz, en particulier, ont été occultées de l’histoire, entre autres du fait qu’il était très mal vu pour les femmes de fréquenter les pianos-bars ou les cabarets où le jazz se jouait à l’époque. Ainsi, Vera Guilaroff, pianiste et compositrice montréalaise, première Québécoise à enregistrer du jazz, s’était fait dire de rentrer à Montréal pour s’occuper de sa famille, au beau milieu d’une tournée européenne.

De son côté, poursuit Vanessa Blais-Tremblay, la famille d’Ilene Bourne, une autre remarquable pianiste et organiste montréalaise du siècle dernier, hésite encore à rendre publiques des images de cette ancêtre, parce qu’il était jugé déshonorant pour une femme de jouer de la musique dans les cabarets.

Marie-Thérèse Lefebvre et Lorne Huston ont eux aussi levé le coin d’un voile qui pèse sur la culture québécoise en réalisant la biographie de George M. Brewer, organiste, pianiste, producteur de théâtre et conférencier montréalais de 1889 à 1847.

En effectuant ces recherches, les chercheurs ont constaté que la culture anglophone et ses diverses manifestations communautaires étaient peu répertoriées dans l’histoire culturelle du Québec. Ils ont entre autres relevé que d’importantes sources comme The Montreal Star ou même The Montreal Gazette n’étaient pas archivées de façon à permettre une consultation facile et accessible.

Car archiver est un acte « grave », « majeur », et « tout sauf neutre », ajoutait le chercheur Jean-Marc Larrue vendredi, dans le cadre d’une conférence présentant le projet de Laboratoire intégré de recherche en actualité et histoire culturelles (LIRAHC), que préparent six universités du Québec et de l’Ontario. L’humanité peut compter sur plus de traces que jamais du temps qui passe. Si ces traces ne sont pas archivées, nous ne produisons que de l’oubli.


Une version précédente de ce texte mentionnait qu'Ilene Bourne était chanteuse de jazz et que Vera Guilaroff était professeure. Elles sont certes toutes deux pianistes, mais aussi respectivement organiste et compositrice. Aussi, une précision a été faite concernant la musique de salon.

George M. Brewer et le milieu culturel anglophone montréalais 1900-1950

Lorne Huston et Marie-Thérèse Lefebvre, Septentrion, Québec, 2020, 252 pages