Claude Jasmin, le géant de La Petite-Patrie, s’éteint

Photo: Marie-Hélène Tremblay Archives Le Devoir Claude Jasmin est né le 10 novembre 1930 dans le quartier Villeray, à Montréal, qu’il dépeindra affectueusement dans un roman devenu télésérie, La Petite Patrie.

Claude Jasmin, l’homme qui a animé le petit monde du Québec, du quartier La Petite-Patrie du Montréal de son enfance à Pointe-Calumet, puis d’Outremont à Sainte-Adèle, est décédé dans la nuit de mercredi à jeudi à l’âge de 90 ans.

L’annonce, sans plus de détails, a été faite sur son site personnel. « Il aura marqué toute une génération par ses écrits », écrit simplement Marc Barrière, webmestre du site.

Claude Jasmin aura été tour à tour peintre, artisan de décors, écrivain, chroniqueur, scénariste et marionnettiste, et il aura alimenté régulièrement le Québec en coups de gueule, notamment en ce qui a trait à la défense de la langue française et à l’indépendance du Québec.

Déjà, dans les années 1970, l’adaptation de son roman La Petite Patrie à la télévision, qui raconte l’histoire du clan Germain après la Deuxième Guerre mondiale, l’avait rendu populaire dans les chaumières.

Encore récemment, La Petite Patrie a été reprise en bande dessinée, par Normand Grégoire et Julie Rocheleau, aux Éditions de la Pastèque. Julie Rocheleau, qui en a fait les illustrations, a plongé dans cet univers nostalgique et urbain, fait de « fausse naïveté », dit-elle, où le regard enthousiaste de l’enfant et de l’adolescent est aussi empreint de sagesse.

Nostalgie joyeuse

L’enfance et la jeunesse de Claude Jasmin l’ont d’ailleurs inspiré toute sa vie. Les trois romans qui formaient sa dernière trilogie s’inspiraient librement de ses amours d’autrefois : Anita, une fille numérotée, Élyse, la fille de sa mère et Angela, ma Petite-Italie.

Pour le critique littéraire du Devoir Louis Cornellier, qui a fréquemment commenté son œuvre, Anita, une fille numérotée était son meilleur livre. « Il y raconte son amour de jeunesse avec une jeune juive », dit-il.

Rappelons qu’en 1989, Claude Jasmin avait dû renoncer à présenter sa candidature pour le Parti québécois dans Outremont après que Jacques Parizeau lui avait reproché des propos tenus dans Le Journal d’Outremont où il critiquait les comportements de la communauté juive hassidique.

Pour Louis Cornellier, Claude Jasmin n’était pourtant pas antisémite. Dans La Petite Patrie, Jasmin décrivait des immigrants « comme des étrangers, mais pas comme des ennemis », dit-il.

Fervent indépendantiste, Claude Jasmin a été de la mouvance de la revue politique et culturelle de gauche Parti pris.

Pour l’écrivain Victor-Lévy Beaulieu, Jasmin était un pince-sans-rire, avec qui on s’amusait toujours beaucoup. « J’aimais son côté casse-cou », notamment lors de ses interventions publiques, dit-il au Devoir.

Parfois très brouillon, il pouvait aussi porter un soin particulier à ses textes, indique Victor-Lévy Beaulieu, qui a aussi été l’éditeur de Jasmin. Il le compare à Jack Kerouac, qui disait avoir deux façons d’écrire : l’écriture profane, qu’on peut pratiquer n’importe où, jusque sur du papier de toilette, et l’écriture sacrée, qui s’exerce avec des gants blancs. Ainsi, Claude Jasmin pouvait tout autant produire son journal, souvent écrit d’un seul jet, et soigner des petits romans comme Éthel et le terroriste, qui s’inspire des activités du Front de libération du Québec en 1963, une œuvre qu’affectionne Victor-Lévy Beaulieu.

Claude Jasmin est né le 10 novembre 1930 dans le quartier Villeray, à Montréal, dans un milieu modeste. Son père, épicier, avait décidé d’inscrire ce garçon « qui avait de bonnes notes » au collège Grasset des Sulpiciens, dans le nord de Villeray. Chassé du collège, Claude Jasmin s’inscrit à l’École du meuble. Il en ressortira diplômé en céramique en 1951.

Claude Jasmin continue d’écrire, et publie son premier roman, Et puis tout est silence, en 1958. Plus tard, plusieurs de ses romans sont adaptés au cinéma, dont Pleure pas Germaine, écrit en 1965 et adapté en 2000. Après avoir élu domicile à Outremont, c’est là qu’il va camper sa série de romans policiers mettant en vedette l’inspecteur Asselin.

Touche-à-tout, Claude Jasmin a été au fil du temps chroniqueur et animateur à la télévision et à la radio, et critique d’art dans les journaux et les magazines. Avec son fils Daniel, il a par ailleurs signé une série de 25 articles dans le quotidien La Presse, « Jasmin père-fils », expérience qu’il a d’ailleurs reprise plus tard avec son petit-fils David, à l’été 1999.

En 2016, Claude Jasmin reçoit le prix Athanase-David, qui honore un écrivain du Québec. Le jury célèbre l’« homme de lettres sans compromis, tel qu’il a toujours été, toujours vivant, toujours debout ». Pendant une quinzaine d’années, de 2002 à 2017, il publie un blogue sur son site Internet, mêlant sa plume de romancier à celle de pamphlétaire. En 1980, il a reçu le prix Ludger-Duvernay de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal « pour l’ensemble de son œuvre ». Artiste multidisciplinaire, il a aussi exposé quelques fois ses dessins, fusains, gravures et tableaux.

Claude Jasmin est père de deux enfants, Éliane et Daniel.

Toute la journée de jeudi, les témoignages de sympathie ont afflué à sa mémoire. Son éditeur, XYZ, a salué l’« ami des lettres et du milieu culturel montréalais dont le regard profondément humain sur la ville et ses habitants marquera durablement les mémoires ». Sur Twitter, le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, écrit que « ce grand écrivain et scénariste a marqué la culture québécoise. Il nous manquera ». La ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, y a aussi présenté ses condoléances à la famille et à ses proches.

Avec La Presse canadienne

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