Louis Robert détaille les «forces obscures» d'un écosystème agricole vicié

Plus de trois ans après que le lanceur d’alerte Louis Robert a fait grand bruit pour la première fois, il persiste et signe : les pouvoirs publics ont laissé « les loups entrer dans la bergerie ». Dans un livre publié mercredi, il tourne le projecteur vers ces « forces obscures » qui ont pris en otage la production agricole et créé un « écosystème organisationnel vicié ».

L’agronome expose les manœuvres des « vendeurs de pesticides », comme il les appelle, mais pas seulement eux. On y apprend en détail les pressions qu’il a subies pendant 30 ans à l’intérieur même du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ).

« On n’a pas encore appuyé sur les bons leviers pour faire changer les choses », dit-il d’emblée en entrevue, sans illusions. Malgré tout le battage médiatique et la recherche scientifique, cette année encore « la majorité des champs en grande culture de maïs et soya vont à nouveau être semés avec des semences traitées aux insecticides », laisse-t-il tomber.

Et ce n’est pas tout : en septembre dernier, l’argent des Québécois a payé pour des épandages de l’herbicide glyphosate sur des cultures de céréales pour les faire mûrir, une pratique controversée. Les agronomes peuvent toujours recevoir certaines sommes d’argent de la part d’entreprises pour les inciter à vendre davantage de pesticides.

Lancé sur ces sujets, Louis Robert est intarissable, livrant des informations aussi denses que son livre. Ces pages, il ne les a pas écrites par « vengeance personnelle », assure-t-il, mais pour « diagnostiquer les causes du problème le mieux possible ». Une démarche d’agronome.

Briser le silence

Pour le public, l’histoire commence en mars 2018. Des enquêtes du Devoir et de Radio-Canada révèlent l’ingérence du privé et le climat de contrôle à l’intérieur d’un centre de recherche sur les pesticides financé par des fonds publics.

On y révèle notamment le rôle joué par plusieurs lobbyistes pro-pesticides et par des représentants directs de l’industrie, qui contredisent ouvertement les conclusions de l’équipe scientifique du Centre de recherche sur les grains (CEROM) tout en siégeant à son conseil d’administration.

Une étude en particulier, qui ne sera finalement publiée qu’en février 2020, dérange : la chercheuse Geneviève Labrie a conclu que les pesticides néonicotinoïdes, surnommés « tueurs d’abeilles », sont la plupart du temps inutiles.

L’équation paraît simple lorsque Louis Robert la décrit aujourd’hui : on connaît depuis de nombreuses années des moyens de réduire la quantité de pesticides et d’engrais dans la production agricole au Québec, mais les entreprises et d’autres associations d’intérêts « ont contaminé tous les paliers du transfert d’information », dit-il.

« C’est faux de dire que réduire ces intrants va entraîner des coûts supplémentaires ; c’est tout le contraire. Et ça réduit aussi l’impact sur l’environnement », martèle-t-il, autant en entrevue que dans son livre.

Trois décennies d’alertes

« Ça va nuire à qui de dire cela ? » se demande Louis Robert dès les années 1990. À l’époque, le drapeau rouge qu’il agite est celui de la fertilisation.

Des comités mixtes, auxquels siègent des acteurs privés de cette industrie même, recommandent des doses disproportionnées d’engrais au phosphore, fertilisants qui polluent les cours d’eau. Ni en Ontario ni dans 10 États du nord-est des États-Unis les doses ne sont aussi élevées qu’au Québec, démontre-t-il en 2008. La même année, il est convié à un « bien curieux dîner » avec ses patrons au restaurant Bâton Rouge à Québec. Ils lui demandent d’abandonner un projet de reportage avec une émission de télévision agricole, précisément sur cette question.

« Je me suis tellement souvent demandé comment le public réagirait s’il apprenait ce genre de chose », ajoute l’agronome. Mais sans la « notoriété et l’autorité morale », il continue à tenter de changer les choses de l’intérieur. Les années passent et les tentatives de « court-circuiter » son travail se multiplient.

La situation au CEROM devient intenable entre 2017 et 2018. Il dénonce formellement les conflits d’intérêts à des hauts placés du MAPAQ. Devant leur inaction, il décide de remettre des documents à des médias. La tourmente ne fait que commencer.

Il est suspendu en septembre 2018, puis congédié cinq mois plus tard. Après sa suspension en septembre 2018, durant un interrogatoire de cinq heures, il avouera d’ailleurs « d’emblée et sans honte » qu’il a parlé à des journalistes. Son congédiement, cinq mois plus tard, est « un coup dur », admet-il. « Je ne regretterai jamais d’avoir posé ce geste », ajoute-t-il toutefois aussitôt. Une commission parlementaire sur les pesticides est déclenchée dans la foulée.

Le lanceur d’alerte le plus connu du Québec réintègre son poste en juin 2019, après un rapport accablant de la protectrice du citoyen. La secrétaire générale du MAPAQ a notamment enfreint la loi, en révélant que M. Robert a fait une demande d’enquête sur le CEROM. Non seulement les gestes qu’il dénonçait étaient répréhensibles, mais le traitement qui lui a été réservé aussi.

En voulant le faire taire, ses critiques l’ont rendu plus fort. Et le reste de l’histoire est maintenant écrit.

Pour le bien de la terre

Louis Robert, Éditions Multimondes, 2021, Montréal, 160 pages.



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