Des témoins du passé retrouvés dans la collection d’un ferrailleur

Portrait de Ludger Duvernay par Jean-Baptiste Roy-Audy (1778-1848), huile sur toile, 1832, Société Saint-Jean-Baptiste, maison Ludger-Duvernay
Photo: Domaine public Portrait de Ludger Duvernay par Jean-Baptiste Roy-Audy (1778-1848), huile sur toile, 1832, Société Saint-Jean-Baptiste, maison Ludger-Duvernay

Une cloche patrimoniale du Montréal de la Nouvelle-France ainsi qu’une plaque commémorative, produite par le gouvernement et installée à Trois-Rivières en hommage au républicain Ludger Duvernay, se trouvent dans la collection privée d’une entreprise de Rivière-du-Loup après avoir disparu de l’espace public.

La collection Bastille, où l’on trouve notamment ces deux pièces, appartient aux propriétaires de J.M. Bastille Acier inc., une entreprise du Bas-Saint-Laurent spécialisée dans le domaine des métaux neufs et recyclés. Elle détient ce qu’elle présente comme « la plus grande collection de cloches du monde ».

Depuis des mois, l’architecte Jocelyn Duff, membre de la Société d’histoire d’Ahuntsic-Cartierville (SHAC), traque la trajectoire de ces objets disparus. « C’est une très vieille cloche, peut-être une des plus vieilles d’Amérique du Nord. Ce fut la cloche du fort Lorette », explique l’architecte.

Photo: Ville de Montréal Croquis du site de Fort Lorette, par Charles-Philippe Beaubien, publié en 1898

La mission de Fort-Lorette, fondée à la fin du XVIIe siècle près de la Rivière-des-Prairies, au nord de l’île de Montréal, accueillait des Autochtones en vue de forcer leur conversion à la religion catholique. La mission de Fort-Récollet était située à proximité d’où a été érigée, par la suite, l’église de la Visitation, plus ancienne du genre encore debout sur le territoire de Montréal. La cloche est restée, dans ce périmètre religieux, pendant plus de trois siècles avant d’en disparaître.

L’architecte Duff connaît bien l’histoire des lieux pour y vivre à proximité et pour avoir piloté, durant quelques années, des visites guidées des environs. Il a vu plusieurs fois la cloche. Si bien qu’il s’est un jour étonné de voir manquante cette pièce majeure de l’histoire de Montréal.

Cloche disparue

Les Frères de Saint-Gabriel, chez qui la cloche avait fini par incomber au gré des changements d’intendance des lieux religieux, ignorent où est passée cette masse de bronze coulée en France. Le responsable de la communauté, le provincial René Delorme, n’a pas cet encombrant objet dans le champ de vision de son administration, dit-il au Devoir. S’il en a entendu parler, il affirme ignorer ce qu’il en est advenu. Il confirme cependant au Devoir que des recherches ont été faites pour le retrouver.

La Sûreté du Québec a recueilli, en décembre 2019, les confidences d’une femme âgée, Aline Paquet, dont le conjoint décédé s’est trouvé en possession de la cloche d’une façon apparemment difficile à expliquer. Elle s’est confiée en tout cas à un enquêteur de la SQ, Dany Desbiens. Ce que confirment au Devoir les services autorisés de la police d’État. La cloche aurait par la suite transité par l’intermédiaire d’un brocanteur de la région de Québec, avant de se retrouver dans la collection Bastille à Rivière-du-Loup.

1939
C’est l’année pendant laquelle la plaque commémorative du journaliste-imprimeur Ludger Duvernay, fondateur de la Société Saint-Jean-Baptiste, a été installée à Trois-Rivières. Sa disparition est survenue avant 2003, selon le ministère québécois de la Culture et des Communications.

Des échanges ont bel et bien eu lieu à l’égard de cette cloche auprès de la SQ, mais puisque personne n’a formellement porté plainte, aucune enquête officielle n’a été mise en branle de ce côté, pas plus qu’au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), confirme-t-on au Devoir.

La cloche de fort Lorette s’est en tout cas retrouvée à Rivière-du-Loup, dans la collection privée de la famille Bastille, constituée par Jean-Marie Bastille, le grand-père de Pierre-Luc Bastille, le dirigeant actuel de l’entreprise. A-t-elle été achetée à un tiers non autorisé à en disposer ? J.M. Bastille Acier inc. refuse de le préciser.

Joint par Le Devoir, Pierre-Luc Bastille, le dirigeant de J.M. Bastille Acier inc., confirme l’existence de la collection. Son aïeul, décédé en 2015, a récupéré des cloches partout en Amérique du Nord, dont une « sonnait l’appel des esclaves au travail des champs ». Dans un livre autopromotionnel intitulé Les carillons touristiques de Rivière-du-Loup, un ouvrage publié par les éditions GID, on trouve non seulement la cloche de fort Lorette dans la collection Bastille, mais aussi la plaque commémorative de l’État consacrée à l’imprimeur Ludger Duvernay.

Pierre-Luc Bastille refuse toutefois d’indiquer la provenance de ces pièces attachée à l’histoire du Québec. « Je vais être franc. Je ne peux pas parler pour mon grand-père. Malheureusement, il est décédé. Les prétentions que vous avez à mots semi-couverts, il y a quelqu’un d’autre qui me les a faites, pour des raisons qui ne sont pas correctes, et je ne donnerai pas plus de commentaires. »

Plaques de bronze disparues

À Trois-Rivières, la plaque commémorative disparue indiquait qu’« ici habita Ludger Duvernay fondateur de la Société Saint-Jean-Baptiste ». Ce rappel historique consacré à ce journaliste-imprimeur aux convictions républicaines avait été installé en 1939 par la Commission des monuments historiques de la province de Québec. La « disparition du bien commémoratif » est survenue avant 2003, observe son successeur, le ministère de la Culture et des Communications. Or, cette même plaque apparaît en 2003 dans un ouvrage consacré à la collection de la famille Bastille à Rivière-du-Loup. Elle y est présentée en page 142.

La présidente de la Société Saint-Jean-Baptiste considère que « c’est une atteinte à la mémoire collective ». Pour Marie-Anne Alepin, « la plaque a été installée là pour des raisons et elle doit y retourner pour les mêmes raisons. » La présidente entend s’occuper « personnellement et sans tarder » de cette affaire afin de « récupérer cette plaque ».

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7 commentaires
  • Luc Chalifoux - Inscrit 7 avril 2021 07 h 01

    Les cloches du ferrailleur de Rivière du Loup

    Moi,Luc Chalifoux je suis allé visité cette fameuse collection de M. Jean-Marie Bastille avec ma famille. Le site était fermé et nous avons quand même été accueillit par M. Bastille qui nous a fait une visite privé tellement il était fièere de sa collection. Il nous a aussi mentionné qu'il était heureux d'entendre les sons des cloches, mais que de les faire sonnés était difficile avec le voisinage. Il nous a quand même fait écouter quelques a petit coup. Si un HOMME comme lui, sensible à notre culture n"étais pas là (Le ferrailleur) ces accessoires ou relique seraient inexistant aujourd'hui. Moi je suis pour les laissé a ce grand-père avec honneur pour avoir protégé notre patrimoine. Il était tellement fiere et accueillant. S'il avait été ferrailleur et que seul l'argent comptait cela ne serait plus un sujet.

  • Michel Héroux - Abonné 7 avril 2021 09 h 40

    Bof !

    Notre patrimoine chez un ferrailleur ? Bof... Au Québec, le patrimoine, c'est grandiose quand nos élites en parlent au Parlement ou à la télé (ou sur le Plateau, c'est la même chose), mais c'est moins que rien quand vient le temps de poser des gestes concrets pour le protéger. Le patrimoine ? Bof...

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 7 avril 2021 10 h 14

    L'Histoire du Québec...s'en va à vau-l'eau.

    C'est l'histoire du patrimoine religieux, très souvent, qui en fait les frais. Comme si...on reniait ce pan de notre Histoire.
    Triste constat qui se perpétue encore de nos jours. Un peuple sans histoire...sans culture.? On n'a qu'à regarder ce
    que s'apprêtait à faire le Ville de Granby avec la murale de Pellan.! Combien de cloches, de baptistères, de chemins de croix,
    furent laissés"eux-mêmes"...ou tout simplemment abandonnés.... sur "les bords" de ch'mins"?
    A vous tous qui suivez "religieusement" les péripéties de FB ...exigez donc de vos maîtres, tels les Zuckerberg de ce monde,
    de PARTAGER une partie de leur récent "64%" de profit amassé pendant la pandémie en payant leur "dû". , leur juste part de taxes et d'impôts à nos gouvernements.. Partant de là...nos "zélus" pourraient en mettre de côté pour revaloriser notre patrimoine.et notre Histoire.

  • Madeleine LaRoche - Abonnée 7 avril 2021 11 h 49

    Et la cloche?

    Qu'est-il advenu de la cloche? On l'a fondue?

  • Pierre Jalbert - Abonné 7 avril 2021 13 h 32

    Quelque chose qui cloche..

    On devrait remercier M. Bastille pour avoir à ses frais, préservé et mis en valeur ce patrimoire lorsque ça n'intéressait personne.
    Tant mieux si la cloche de Fort Lorette s'est retrouvée chez lui.
    Ni les Frères St-Gabriel, ni le gouvernement se sont efforcés de retrouver cette cloche exceptionnelle pourtant présentée sans cachette dans le livre et le musée de "Les Carillons touristiques de Rivière-du-Loup".
    Les autres "ferraileurs" l'auraient fondu ou vendu à l'étranger sans se poser de questions et sans qu'aucun doigt accusateur ne pointe dans leur direction.