Serge Reggiani (1922-2004) - Et maintenant l'Italien

«C’était un homme de bourre, qui prenait la vie par tous les bouts, la croquait avec toutes ses dents et la buvait à plein gosier», dit Jean-Louis Foulquier, le fondateur des FrancoFolies de La Rochelle.
Photo: Agence France-Presse (photo) «C’était un homme de bourre, qui prenait la vie par tous les bouts, la croquait avec toutes ses dents et la buvait à plein gosier», dit Jean-Louis Foulquier, le fondateur des FrancoFolies de La Rochelle.

Hier Sacha, aujourd'hui Reggiani: la chanson était déjà triste, voilà qu'elle pleure. Et avec elle toute la francophonie. L'Italien mort, c'est aussi le rappel douloureusement tardif de la fin d'un siècle de culture, qui n'aura pas eu de serviteur plus fier, plus noble et plus intensément humaniste que cet immigrant qui joua Cocteau, récita Sartre, joua pour Visconti et Sautet, chanta Vian et Moustaki, et n'abdiqua jamais sa place sur scène. Rappel, ovation, rideau.

Spa — Comment! Reggiani aussi! Et Aznavour, au moins, il va bien? Le collègue belge blague parce que c'est dans sa nature de Belge. Pour moins souffrir. Parce que nous souffrons ici, gens de chanson réunis aux FrancoFolies de Spa. Artistes, journalistes, programmateurs, spectateurs, on le prend de façon personnelle. Encore un mort dans la famille. Moins d'une journée après l'annonce du décès de Sacha Distel, emporté par un ultime cancer, on nous apprend que Serge Reggiani, dans la nuit du 22 au 23 juillet, est parti aussi. Crise cardiaque, chez lui à Paris. Pour un peu, les dépêches étaient simultanées. Ç'aurait été la moindre des politesses: chacun a eu son jour pour mourir.

Jean-Louis Foulquier, le fondateur des FrancoFolies de La Rochelle, vient de rallier Spa. On le croise, il hausse les épaules, puis déballe son ballot. «Il a bien vécu en dépit des moments difficiles. C'était un homme de bourre, qui prenait la vie par tous les bouts, la croquait avec toutes ses dents et la buvait à plein gosier.» La dernière fois chez Reggiani, ils avaient causé peinture, passion des dernières années. L'homme se savait peintre naïf et s'assumait tel. «Il me racontait qu'il avait l'habitude d'aller chez Picasso, de se mettre dans un coin et de le regarder peindre. [...] Reggiani, il a connu tout le monde.» À La Rochelle, il avait eu droit à son spectacle-hommage. «Des gens comme Bruel, Macias, Lavilliers étaient venus chanter ses chansons. C'était bondé, il était assis dans un fauteuil et il était monté chanter une de ses chansons, dans les bras de Moustaki. C'était très, très touchant.»

Je pense à Ferré, mort en 1993, alors qu'on était tous aux Francos à La Rochelle. Je revois Foulquier dans les bras du patron de l'Olympia. Le village VIP effondré. La famille chanson consternée. Nous y revoilà. Doublement. Distel, puis Reggiani. Le peloton d'exécution, comme dans Le Déserteur: les «messieurs» ont tiré. Deux chanteurs plutôt qu'un, au cas. Je sais l'arbitraire du lien entre les deux décès, mais la peine est affaire de liens. C'est comme la réclusion, dirait le dialoguiste Michel Audiard, ça s'additionne.

Qui plus est, Reggiani et Distel, je n'ai qu'à fermer les yeux pour les revoir en entrevue. Je me repasserai les cassettes au retour, tiens. Pour réentendre ces timbres doux et chauds qu'ils avaient, tous deux. Les FrancoFolies de Montréal nous les avaient amenés l'un comme l'autre, merci à Guy Latraverse et à son goût pour les légendes vivantes de la chanson: Distel avec ses nouveaux Collégiens en 1997, Reggiani en 1993 et l'an dernier. L'an dernier, bon sang! Au Grand Théâtre du Casino de Spa comme à Wilfrid, Reggiani avait été si grand, tout assis qu'il était sur sa petite chaise droite. En 1993, ses jambes le lâchaient déjà et il en perdait sa concentration, toujours en retard sur son téléprompteur. Dix ans plus tard, acceptant de chanter assis, il avait retrouvé son aplomb, ses intonations, son coffre, et il ne se relevait qu'entre les chansons pour recevoir les bravos. Dignité exemplaire. Le Dormeur du val en intro du Déserteur, je n'oublierai jamais ça.

Pas plus qu'on oubliera le comédien, à commencer par ce technicien de son à la fois intègre et égoïste qu'il incarna dans Étoile sans lumière (Marcel Blistene, 1942), donnant avec une parfaite justesse de ton la réplique à Piaf. Fut-il jamais mauvais? Dans La Ronde de Max Ophuls en 1950, dans Casque d'or de Jacques Becker en 1952, dix ans plus tard pour Visconti (Le Guépard) ou Melville (Le Doulos), dans les années 70 pour Lelouch (Le Bon et les Méchants) ou Sautet (Vincent, François, Paul et les autres), il aura été l'interprète idéal, capable de tout exprimer par un regard, une inflexion, un geste esquissé.

Il aurait pu n'être que ça: acteur mythique. La bio n'en demandait pas plus. Né le 2 mai 1922 à Reggio Emila, village du nord de l'Italie, réfugié en France en 1930, acteur mythique et homme de théâtre. De quoi s'assurer l'immortalité: quel théâtre! Quand ce n'était pas Cocteau qui le réquisitionnait pendant la guerre pour Les Enfants terribles, il donnait Sartre en 1965 (Le Séquestre d'Altona, pur tour de force). Mais il se trouva que Serge Reggiani avait cette belle voix grave et qu'il ne détestait pas chanter. Pour le plaisir. Il fallut le flair de Jacques Canetti, découvreur des Brassens, Brel et Félix, pour le convaincre de tenter le coup sur disque: pas gêné, il fit sien le répertoire de Vian et l'Académie Charles-Cros lui décerna illico, en cette même année 1965, son fameux prix. C'était parti. Reggiani devenait chanteur. À 43 ans.

L'homme choisit ses chansons comme ses films, ne travaillant qu'avec les meilleurs, presque toujours. Son récital, au cours des ans, s'enrichit de titres qui lui sont plus immédiatement associés qu'à leurs créateurs: Ma Liberté, Les loups sont entrés dans Paris, Petit Simon, Sarah, Le Petit Garçon, Ma solitude, L'Absence ont beau être signées Moustaki, Dabadie ou Dimey, c'est à jamais «du Reggiani». À tel point qu'un album-hommage est paru en 2002, rassemblant les vétérans Lavilliers, Arno et Renaud autant que les nouveaux venus Bénabar et Sanseverino, autour de ce répertoire aussi marqué que marquant.

Il y a bien peu à reprocher à cet homme au goût sûr, aux valeurs fermes, au sens critique aigu et à l'esprit vif: même sa propension à vouloir travailler avec ses enfants, discutable quant au résultat, semble aujourd'hui bien légitime, malgré le suicide de son fils Stephan en 1980. Reggiani, qui a longtemps combattu l'alcoolisme, cherchait en famille à vaincre ses démons. Son album-testament, paru en 2000, témoignait en cela d'une paix chèrement gagnée. «Combien de temps encore?», demandait-il dans la chanson-titre, reprise à chaque spectacle jusqu'au dernier. La réponse est maintenant là, brutale. À la fin, il ne reste plus que la chanson. Et la chanson «a un trou rouge au côté droit».

Sylvain Cormier est l'invité de Wallonie-Bruxelles Musiques aux FrancoFolies de Spa