Le français n'appartient pas qu'aux Français

Plus de 500 000 mots et expressions ont été recensés dans le «Dictionnaire des francophones», soit le double d’autres dictionnaires de référence.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Plus de 500 000 mots et expressions ont été recensés dans le «Dictionnaire des francophones», soit le double d’autres dictionnaires de référence.

Exit la norme du « bon français » dont la France avait le monopole. Un volumineux dictionnaire numérique, qui vient de voir le jour, propose de mettre sur le même pied tous les mots et les expressions francophones employés à travers le monde, que ce soit au Québec, en Suisse, au Sénégal ou encore en Haïti.

Qui d’entre nous savait que les Rwandais utilisent le mot « techniquer » pour exprimer l’action de « fabriquer une solution ingénieuse avec peu de moyens », qu’un « samaritain » est un ambulancier en Suisse, qu’un Belge est en « pause-carrière » lorsqu’il prend un congé sabbatique, ou que « l’eau à ressort » signifie de l’eau pétillante en République démocratique du Congo ?

Le Dictionnaire des francophones traduit parfaitement cette effervescence de la langue française, qui s’exprime d’une panoplie de façons dans la bouche de plus de 300 millions de personnes, réparties sur les cinq continents.

Commandé par le président de la France, Emmanuel Macron, en 2018, le dictionnaire a été lancé à la mi-mars dans l’Hexagone, à l’occasion de la Semaine de la langue française et de la Francophonie. L’ouvrage a fait peu de bruit pour le moment au Québec. Il est pourtant accessible à tous et disponible en ligne gratuitement.

Plus de 500 000 mots et expressions y ont été recensés, soit le double d’autres dictionnaires de référence, comme Le Grand Robert. De quoi permettre aux plus curieux de vérifier l’origine et la définition d’un mot lu dans un journal francophone d’un autre pays, ou entendu lors d’un voyage à l’étranger, par exemple.

Nombre de francophones vivant au-delà des frontières québécoises découvriront ainsi avec cet outil qu’au Québec on utilise le terme « pourriel » pour parler des « spams », qu’on ne « spoile » pas mais qu’on « divulgâche » la fin d’un film et que « patenter » est probablement le meilleur synonyme québécois du « techniquer » rwandais. Ah oui, et on mange des « chocolatines » ici, pas des « pains au chocolat ».

« Enfin un dictionnaire qui n’est pas normatif ni prescriptif et qui donne une place égale à toutes les façons de parler le français dans le monde, se réjouit le linguiste et terminologue Robert Berrouët-Oriol. On vient enfin rompre avec cette idée qu’il y a une seule bonne façon de parler cette langue, soit celle utilisée en France, et particulièrement à Paris. »

Il estime que la création de ce dictionnaire est une grande avancée pour la francophonie. « La langue française est migrante, c’est une éternelle voyageuse qui s’enrichit et évolue en permanence. Il fallait rendre compte de ça », dit-il.

Le Québec mis à profit

Celui qui a longtemps travaillé pour l’Office québécois de la langue française (OQLF) se réjouit particulièrement que l’institution québécoise ait participé à l’élaboration de l’ouvrage en fournissant plus de 4000 fiches terminologiques du français du Québec.

Le laboratoire de l’Institut international pour la Francophonie de l’Université Jean-Moulin, à Lyon, qui a dirigé la réalisation du dictionnaire, a également sollicité la participation d’autres grands centres de recherche francophones, comme l’Académie des sciences d’outre-mer, l’Université de Louvain (Belgique) ou encore l’Université Laval de Québec.

On vient enfin rompre avec cette idée qu’il y a une seule bonne façon de parler cette langue, soit celle utilisée en France, et particulièrement à Paris

 

« Il faut saluer cette ouverture de la France de mettre sur pied cette belle initiative, tient à souligner la linguiste Marie-Éva de Villers, autrice du Multidictionnaire de la langue française. Mais il faut donner un peu de mérite au linguiste québécois Claude Poirier, qui s’était déjà lancé dans une telle démarche il y a une vingtaine d’années avec son Dictionnaire historique du français québécois. »

Dans ce nouveau dictionnaire, Mme de Villers aime particulièrement la possibilité de comparer rapidement les différents sens d’un même mot à travers toute la francophonie. Elle donne l’exemple du mot « croche » : « Les autres dictionnaires donnent la définition standard, celle d’une note de musique. Parce qu’en France, on l’utilise juste comme ça, explique-t-elle. Là, on peut enfin retrouver tous les autres sens. Au Québec, on l’emploie pour qualifier quelque chose de tordu ou de courbé. En Louisiane, on l’utilise pour dire que quelqu’un est corrompu ou malhonnête. Un sens aussi utilisé au Québec. Et on apprend aussi que c’est le nom d’une forme de lutte traditionnelle à La Réunion. »

Chacun son mot à dire

Autre détail notable du Dictionnaire des francophones : monsieur ou madame Tout-le-Monde peut participer à l’enrichir et à le faire évoluer en y ajoutant des mots, des sens ou des expressions qui seraient passés sous le radar. « C’est un peu comme Wikipédia, mais avec un système d’approbation des commentaires et ajouts plus rigoureux grâce à un encadrement scientifique », précise Robert Berrouët-Oriol. Le linguiste fait d’ailleurs partie du comité de relecture formé pour s’assurer de la mise à jour du dictionnaire et de l’exactitude des propositions des internautes.

« C’est habituellement un travail colossal, ça prend beaucoup de temps et de recherches pour recueillir les différents mots et définitions d’un mot qui existe à travers le monde. Le côté participatif va certainement accélérer l’expansion du dictionnaire, et donc de nos connaissances à tous, renchérit Marie-Éva de Villers. Je ne pense pas que ce nouveau dictionnaire aura un impact sur l’usage de la langue au Québec, ajoute-t-elle, mais c’est peut-être trop tôt pour penser ça. On s’en reparle dans quelques années.» 

 

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