Les leçons de la polémique du franglais dans le rap québécois

L’autrice-compositrice-interprète Jenny Salgado aime jouer avec la liberté que lui
confère la langue française.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’autrice-compositrice-interprète Jenny Salgado aime jouer avec la liberté que lui confère la langue française.

Au cœur de l’été 2014, le groupe montréalais Dead Obies, alors au faîte de sa gloire, devenait le bouc émissaire des problèmes linguistiques au Québec. La raison ? Son usage du « franglais » dans les textes de ses chansons qui, aux oreilles d’une poignée de commentateurs, étaient devenues le symptôme du déclin de la langue française au Québec. Que retenir de cette polémique ? Désormais reconnu comme genre populaire au Québec, le rap est-il encore une menace — et une menace pour qui, au juste ?

« Rétrospectivement, je pense que c’était une tempête dans un verre d’eau », dit le rappeur Yes McCan. À l’époque, l’ancien membre des Dead Obies avait été étonné que l’usage de ce qu’on a nommé le franglais suscite un tel tollé. Les Dead Obies n’étaient en effet pas pionniers en matière de métissage des langues — Muzion, Yvon Krevé et Sans Pression, pour ne nommer que ces vétérans du premier âge d’or du rap québécois (au tournant des années 2000), s’amusaient déjà à tremper la plume de MC Solaar dans l’encrier de Wu-Tang Clan. Et avant eux, le joual de Michel Tremblay et de Robert Charlebois suscitait sensiblement les mêmes craintes.

 

Et pourtant. Dans un texte publié en février 2013, le chroniqueur du Devoir Christian Rioux sonnait déjà l’alarme : « Il faut être sourd pour ne pas sentir ce nouvel engouement suicidaire pour l’anglais qu’ont récemment exprimé, dans une langue déjà créolisée, les jeunes francophones du groupe montréalais Dead Obies. » À l’été 2014, d’autres observateurs se servaient de la démarche du groupe rap comme exemple de « l’auto-effacement » du français au Québec, ou encore d’« autisme culturel ».

Le franglais, Jenny Salgado s’en fait parler depuis plus de 20 ans. L’autrice-compositrice-interprète et membre fondatrice du groupe Muzion a pris toutes les libertés qu’elle voulait avec la langue française, en lui injectant des mots et des expressions anglaises et créoles, du plus bel effet sur le classique La vie ti nèg (1999). « Ceux qui utilisent la langue parlée dans les rues des quartiers de Montréal sont automatiquement pointés comme étant ceux qui mènent la jeunesse vers la perdition et l’oubli de l’histoire québécoise », note la musicienne. « La langue n’est pas figée dans le temps, elle est appelée à se transformer, à se mouvoir. Et on a beau chialer autant qu’on veut, on ne mettra pas un frein à ça. »

Paravent d’un débat identitaire

« Ce qui est intéressant avec cette polémique du franglais, explique le spécialiste de la sociolinguistique Édouard Laniel-Tremblay, c’est qu’elle est apparue dans le contexte de la Charte des valeurs que le Parti québécois cherchait à présenter » à la population lors des élections générales du printemps 2014. « La polémique survient aussi à un moment où la conjoncture culturelle fait que le hip-hop devient de plus en plus populaire, notamment auprès des populations blanches [du Québec]. Tout d’un coup, le hip-hop existait aux yeux des journalistes et des chroniqueurs, qui n’étaient peut-être pas familiarisés avec cette culture, pourtant présente au Québec depuis très longtemps. »

La langue n’est pas figée dans le temps, elle est appelée à se transformer, à se mouvoir. Et on a beau chialer autant qu’on veut, on ne mettra pas un frein à ça.

 

« Ce qu’ils affirmaient, se rappelle Yes McCan, c’est que le français allait disparaître. On parlait de la corruption du français par un mélange d’anglais et de créole, sans même comprendre notre démarche, ni qui nous étions », un collectif de cinq rappeurs aux racines culturelles diverses, dont caribéennes. L’idée du franglais comme d’une créolisation du français fait bondir le rappeur : « Créoliser, dans le sous-texte, ça voulait dire qu’on bâtardisait quelque chose de noble, alors que le créole est une langue en soi, et elle est fabuleuse. C’était être ignorant d’avoir cette position et de prétendre que le français est plus noble que d’autres langues. Ça passait mal à l’époque, et ça passerait encore plus mal aujourd’hui. »

Étudiant à la maîtrise à l’Université McGill, M. Laniel-Tremblay a également des difficultés avec le terme créolisation « parce que ça réfère à un processus de construction des langues très complexe et qui se fait sur une très longue période de temps. Or, c’est important de se rappeler que [le langage du rap] est avant tout un art. La possibilité de jouer avec plusieurs langues est un geste créatif. Ensuite, parler de créolisation, c’est jouer sur des points très sensibles dans l’histoire identitaire du Québec. »

Quelle menace ?

« Le franglais en tant que tel, c’est l’instrumentalisation d’une menace », analyse enfin Édouard Laniel-Tremblay. « On constate que cette polémique qui devait aborder l’état du français au Québec était plutôt une manière de contourner des termes qui peuvent être plus polémiques encore, mais qu’il est pourtant nécessaire de nommer dans ce contexte — par exemple l’influence des communautés racialisées [sur l’évolution de la langue parlée] qui font qu’un nouveau vocabulaire est plus présent dans l’espace public, justement parce que les artistes vont mettre ces mots qu’ils utilisent tous les jours dans leur rap. Ce qu’on observe avec le franglais, si je me réfère particulièrement aux commentaires de Mathieu Bock-Côté et de Christian Rioux, c’est un peu comme un épouvantail pour attiser une certaine peur. »

Avec le recul, « je ne pense pas que cette affaire fut importante, ni qu’elle a marqué un moment charnière » pour l’avenir du français au Québec. « On comprend finalement non seulement que le français n’est pas mort, mais que le franglais est encore moins en vogue aujourd’hui », affirme le rappeur.

Jenny Salgado peut témoigner : la semaine dernière encore, elle offrait un atelier d’écriture à des étudiants du quartier Saint-Michel. « Chaque fois, je suis soufflée par leur acuité, leur intelligence, leur vivacité d’esprit, et la façon qu’ils ont de jouer avec la langue, souligne-t-elle. Les jeunes s’amusent avec les niveaux de langage » comme l’ont fait avant eux Charlebois, Tremblay, Muzion et les Dead Obies.

Yes McCan, qui dévoilait au début du mois 4 Freestyle, extrait d’un EP qui verra le jour ce printemps, note même que le franglais est moins en vogue auprès de la nouvelle génération de rappeurs. « La mode a changé, le son a changé, mais, surtout, il y a beaucoup plus de représentations culturelles différentes [sur notre scène rap], donc d’autres accents, une autre approche, un français plus « international » et moins joual, avec encore certains mots anglais, ceux-ci passant plus doucement dans le lexique. Aujourd’hui, le rap que j’entends est beaucoup plus francophone, et les anglicismes sont mieux placés dans des structures rap francophones. C’est intéressant de voir l’évolution. »

« Juste le terme “franglais” est intéressant, note enfin Édouard Laniel-Tremblay. Il évoque une dualité entre l’anglais et le français, alors qu’on ne parle pas dans ce débat des autres langues, tout aussi présentes sur le territoire du Québec et qu’on entend pourtant beaucoup dans le rap. »



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