Au seuil de la Révolution tranquille

Georges-Émile Lapalme filmant dans une chaloupe, vers 1956
Photo: André Lapalme Georges-Émile Lapalme filmant dans une chaloupe, vers 1956

Dans le texte de Georges-Émile Lapalme, qui allait devenir le fondement du programme de la Révolution tranquille, la création du ministère de la Culture figure en première place. Et une fois élue, l’équipe du tonnerre du gouvernement libéral de Jean Lesage, c’est M. Lapalme qui a été le premier ministre des Affaires culturelles du Québec, il y a exactement 60 ans mercredi. Pourtant, il n’a pas aimé son passage en politique, comme on l’apprend dans le film Mon père de la Révolution tranquille, réalisé par Jean-Pierre Dussault, qui dévoile l’homme politique à travers le regard de son fils, Roger Lapalme.

« J’ai perdu mon temps », disait-il simplement. Féru de culture, ami proche d’André Malraux, qui était ministre de la Culture en France et qui l’a beaucoup inspiré, Georges-Émile Lapalme voyait la culture et la langue — puisqu’on lui doit aussi l’Office québécois de la langue française — comme le moteur de ce qui allait devenir la Révolution tranquille. C’est aussi à lui que l’on doit la création de la Délégation générale du Québec à Paris.

Dans ses mémoires, cités par Claude Trudel, ancien député et longtemps fonctionnaire au ministère de la Culture, dont le livre Une histoire du ministère de la Culture (1961-2021) paraît chez Boréal, Lapalme raconte avoir été dans sa jeunesse « séparatiste avant la lettre », même s’il fut ensuite mêlé un temps à la politique libérale fédérale.

Démission

Mais une fois aux commandes du ministère rêvé, il a vite déchanté, au point d’en venir à démissionner. Il en voulait notamment à André Dolbec, contrôleur du Conseil de la trésorerie du gouvernement, qui scrutait et contestait chaque dépense en culture. Lapalme a été notamment très blessé d’une discussion autour de l’achat d’une toile de Jean-Paul Riopelle, qui se chiffrait à 4000 $ et dont André Dolbec aurait dit : « Ma femme peut faire la même chose. »

Lui qui rêvait d’un ministère des Affaires culturelles aussi imposant que celui de l’Éducation a dû accepter que des membres de son propre gouvernement se moquent de lui en désignant son ministère comme « la bébelle à Lapalme ».

Les années ont passé, Riopelle est sûrement l’un des peintres québécois les plus appréciés dans le monde aujourd’hui, mais la Culture est restée au gouvernement un ministère « marginal », reconnaît Claude Trudel en entrevue. Et chose certaine, elle n’est toujours pas reconnue comme un service essentiel en 2021.

L’auteur a attribué chaque chapitre de son livre à un titulaire du poste de ministre de la Culture depuis sa création en 1961 et en recense les legs. Il a cependant délibérément mis de côté l’imposant dossier de la langue et celui des communications. Celles-ci n’ont d’ailleurs été associées que tardivement au ministère de la Culture et des Communications que l’on connaît maintenant.

Bien qu’il ait été lui-même député sous la bannière libérale, Claude Trudel fait une évaluation pesée des réalisations des ministres, des livres blancs de Pierre Laporte ou de Camille Laurin au livre vert de Jean-Paul L’Allier, en passant par la création de nombre d’institutions culturelles incontournables, de la Place des Arts à la Liste des biens culturels ou à la Loi du livre, des lois sur le statut de l’artiste, que l’on s’apprête à rénover, à la création de la SODEC et au Conseil des arts et des lettres du Québec.

Après les années obscures du duplessisme, tout était à faire, souligne M. Trudel. « On avait un grand rattrapage à réaliser. » C’est particulièrement le cas des bibliothèques publiques, qui étaient sous le coup d’une loi en Ontario depuis le début du 19e siècle alors que le Québec a adopté sa première loi en la matière en 1959. « On avait un siècle de retard », dit-il.

L’avant et l’après-Frulla

Certains ministres ont fait d’un secteur culturel leur cheval de bataille. C’est le cas de Denis Vaugeois avec la Loi du livre et de Clément Richard avec la Loi sur le cinéma. Mais c’est à Liza Frulla, ministre libérale de la Culture de 1990 à 1994 que Claude Trudel remet une palme pour la première « politique culturelle » du Québec, d’ailleurs révisée récemment pour inclure notamment l’activité numérique.

Au ministère des Affaires culturelles, écrit-il, on dit souvent qu’il y a « l’avant-Frulla » et « l’après-Frulla ». Cette politique, qui prévoit une coordination de l’effort culturel entre les ministères, accouche notamment du Conseil des arts et des lettres du Québec, puis de la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC).

Après Liza Frulla, donc, il y aura bien sûr la création de la Grande Bibliothèque pilotée par Louise Beaudoin, la politique muséale d’Agnès Maltais, la loi sur le patrimoine culturel de Christine Saint-Pierre ou le Plan culturel numérique du Québec de Marie Montpetit, entre autres choses.

Le dernier chapitre du livre présente l’actuelle ministre Nathalie Roy, la première ministre de la Culture en 50 ans à provenir d’un autre parti que le Parti libéral du Québec ou le Parti québécois.

« Brutalement interrompue par la pandémie de COVID-19 le 12 mars 2020, la première partie du mandat de Nathalie Roy à la tête du ministère de la Culture et des Communications n’a rien eu de spectaculaire, pour demeurer poli », écrit-il. Restera à voir ce qu’il adviendra de sa réforme des lois sur le statut de l’artiste, ajoute-t-il en entrevue.

 

Mon père de la Révolution tranquille

Jean-Pierre Dussault, Canada, 2021, 57 minutes, les 3 et 4 avril sur Savoir média.

Une histoire du ministère de la Culture (1961-2021)

Claude Trudel, Éditions du Boréal, Montréal, 2021, 319 pages