Vitrine du disque - Le «symphonique gracieux» de Myslivecek

MYSLIVECEK

Symphonies F. 26 à 31. London

Mozart Players, direction: Matthias Bamert. Chandos CHAN 10203 (distribution: SRI).

Chandos et Matthias Bamert ont entrepris il y a quelques années d'enregistrer, avec un bel orchestre de chambre traditionnel, une série de disques consacrés aux compositeurs contemporains de Mozart. Cette initiative de «musique classique pour tous» nous a valu de remarquables révélations, comme celles des symphonies de William Herschel, Samuel Wesley ou Antonio Salieri, mon trio de tête dans cette inventive collection.

Le nouveau volume, consacré à Joseph Myslivecek (1737-1781), vient, en importance, tout juste après. Né à Prague, Myslivecek passa les 18 dernières années de sa vie en Italie, tout en continuant à voyager. C'est ce qui explique que la couverture du disque l'associe à Venise, à travers un tableau de la place Saint-Marc peint par Guardi. Les six symphonies du disque sont d'ailleurs ce qu'on appelle couramment des «ouvertures à l'italienne», composées de trois mouvements selon la séquence vif-lent-vif. L'exemple le plus éloquent de ce style dans la production de Mozart est la 32e Symphonie.

Il est donc bien évident, puisque c'est Alessandro Scarlatti qui avait mis cette forme au point, dès la fin du XVIIe siècle, que ce disque ne renferme pas d'oeuvres visionnaires. Qu'on n'attende donc pas le génie symphonique des grands inventeurs du genre, Haydn puis Mozart, mais, et c'est déjà beaucoup, qu'on goûte simplement le métier et l'inventivité mélodique d'un excellent artisan de la musique pour une heure de belle inspiration classique dans ce que Daniel Freeman appelle «un certain style symphonique gracieux».

Christophe Huss

RCA «CLASSIC LIBRARY»

Après Sony «Legacy», DG «Entrée» et EMI «Great Artists of the Century», voici également une nouvelle collection économique chez BMG. Elle apparaît sous l'égide du fameux sceau «RCA Red Seal» et a pour nom «Classic Library». À l'image de ce que font Sony et EMI, cette bibliothèque musicale classique renferme à la fois des gravures de légende, telles les Valses de Chopin par Arthur Rubinstein ou le Concerto pour violon de Brahms par Jascha Heifetz, et des enregistrements récents, de l'ère numérique. Inutile mesquinerie, les dates d'enregistrement sont cachées aux yeux de l'acheteur, même si l'on en déduit quelques-unes à la lecture des notices. Globalement, et là aussi le parallèle avec Sony est évident, le choix semble avoir été réalisé par des vrais spécialistes qui connaissent bien leur catalogue, chose fort rare par les temps qui courent. Seul le CD d'oeuvres orchestrales de Wagner par Maazel est à fuir absolument.

Que choisir, donc, parmi ces rééditions? J'aurais tendance à vous conseiller en premier lieu des témoignages récents qui ont marqué la discographie. Les deux incontournables de ce point de vue là sont les extraits de Roméo et Juliette de Prokofiev par Michael Tilson Thomas et l'Orchestre symphonique de San Francisco (référence: 82876 59424-2), interprétation à fleur de peau d'un luxe orchestral inouï (inoubliables «Funérailles de Juliette»), et la 9e Symphonie de Schubert par Günter Wand et le Philharmonique de Berlin (82876 59425-2), un monument discographique. Vous pouvez aussi, sans hésiter, acquérir les lieder de Strauss (dont les quatre derniers) par Renée Fleming et Christoph Eschenbach (82876 59408-2). Parmi les enregistrements de légende, mon trio de tête est composé de Placido Domingo Sings Caruso (82876 59407-2), reprenant en intégralité (plages 1 à 10) le miraculeux premier récital du ténor, gravé en 1967 sous la direction de Nello Santi, ici augmenté de cinq autres airs captés ultérieurement; le CD Debussy par Charles Munch (La Mer, Images, deux Nocturnes, Prélude) à Boston (82876 59416-2) et le 1er Concerto pour piano de Beethoven par Sviatoslav Richter et Charles Munch, avec les sonates nos 22 et 23 du même compositeur (82876 59421-2) immortalisées en 1960.

Christophe Huss

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BLUE CATHEDRAL

Comets on Fire (Sub Pop-Outside)

Depuis quelques années, Comets on Fire se plaît à déconstruire un rock lourd et fortement psychédélique. En lien étroit avec la musique décapante de Blue Cheer, Blue Oyster Cult ou encore High Rise, le quintet de Santa Cruz arrive maintenant sur l'étiquette Sub Pop pour un troisième album plus efficace que jamais. Avec l'aide du très doué Ben Chasny (Six Organs of Admittance) à la guitare, cette jeune formation improvise avec beaucoup de mordant sur Blue Cathedral. Il faut entendre les riffs d'Ethan Miller et de Chasny qui relancent sans cesse une section rythmique increvable. Alors que certains accusaient le groupe d'être trop fidèle à ses sources d'inspiration, les musiciens structurent ici les atmosphères grâce à un élan presque vertigineux. Autrefois plus brouillon, Comets on Fire condense son énergie de manière plus subtile sur ces longues pièces hypnotiques. Blue Cathedral semble ainsi vouloir ramener le rock instrumental sur un terrain plutôt glissant. Un pari absolument magnifique.

David Cantin

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HEART FOOD

Judee Sill (Rhino Handmade)

Contrairement à Joni Mitchell ou Carole King, Judee Sill n'a jamais reçu de son vivant l'accueil favorable qu'elle aurait sans doute mérité. Au début des années 70, il faut bien dire que la vie n'était pas facile pour cette adolescente rebelle qui finira ses jours (en 1979 pour être plus exact) dans la drogue et la solitude la plus désarmante. En 2004, le label Rhino Handmade a eu la merveilleuse idée de remettre en circulation les deux albums de cette créatrice farouche, qui restent des chefs-d'oeuvre méconnus de la folk américaine. Paru à l'origine en 1973, Heart Food met en lumière une chanteuse qui puise tant dans la musique baroque que dans le gospel ou même le country afin de créer des morceaux d'une justesse intemporelle. Derrière des textes où le bien et le mal s'affrontent constamment, une mélancolie délicate s'immisce afin de témoigner d'une lutte intérieure impossible à vaincre. Des pièces telles The Kiss, The Phoenix, ainsi que The Donor (une pure merveille!) montrent à quel point Judee Sill était une artiste complexe et intransigeante. De plus, Rhino Handmade a effectué un travail remarquable avec cette réédition aussi essentielle qu'On The Beach (réapparu finalement l'an dernier) de Neil Young. Une oeuvre entière et brillante.

David Cantin

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La pochette rouge. Le lettrage noir. Dans la petite collection de disques de mes parents, le double album ressortait du lot comme un drapeau communiste en plein Times Square. De fait, partout où nous allions, près du hi-fi, la tranche rouge sang m'appelait. Chaque foyer, me semblait-il, avait son West Side Story. Je le compris plus tard, c'était à cause du Club du disque Columbia, qui faisait alors florès. On obtenait tout un tas de «records» en acceptant «l'offre d'introduction exceptionnelle», et puis on était abonné pour l'éternité. Quand venait le temps de cocher ses choix, la trame de West Side Story allait de soi: on voulait ces chansons-là à la maison. C'est qu'il y en avait tant, de belles chansons! Les bandes sonores, d'ordinaire, décevaient: il y avait la chanson-titre ou un thème récurrent que l'on connaissait, et puis le reste était dialogue chanté. J'en veux pour preuve la liste des 100 plus mémorables chansons du cinéma américain récemment compilée par l'American Film Institute: à quelques exceptions près, on associe généralement une chanson à un film. Moon River dans Breakfeast at Tiffany's, mettons. Ou la toune à Céline dans l'histoire de l'iceberg mené en bateau.

Seuls trois films placent plus que deux chansons au Top 100: Singing in the Rain, The Sound of Music et West Side Story comptent trois immortelles chacun. De West Side Story, on retrouve l'ultime refrain d'espoir Somewhere au 20e rang, l'hymme des immigrants America au 35e et l'ultraromantique Tonight au 59e. En toute probabilité, vous pouvez les fredonner toutes. Et aussi la poignante Maria, non moins mémorable parce que écartée de la centaine glorieuse. Quiconque a vu le film une fois se souviendra aussi du numéro collectif des filles se pomponnant, sur l'air vivifiant d'I Feel Pretty. Même le morceau instrumental qui accompagne le fameux ballet des gangs de rue — l'extraordinaire Prologue, avec ses claquements de doigts et ses percussions jazz — est instantanément familier. Le parolier Stephen Sondheim et le compositeur Leonard Bernstein savaient y faire, et ils ne firent jamais mieux.

La parution en audiomérique est plus que bienvenue: la tranche rouge manquait dans l'étagère. De fait, elle manque encore: on aurait bien aimé un digipak reproduisant la pochette à l'identique, plutôt que le bête boîtier plastique générique. Le petit livret console un brin, ainsi que les suppléments inédits, dont cette Finale où l'on entend la vraie voix de Natalie Wood. Vraie voix? Et l'autre? Gracieuseté d'une certaine Marni Nixon, reine du doublage de vedettes dans les comédies musicales. Eh oui. Naïf incurable, j'ai été bien étonné d'apprendre en lisant le livret que, pour les «musicals» de Broadway façon Hollywood, on a presque toujours recours à des doublures de la glotte. N'empêche que cette Marni chantait magnifiquement. Telle Piaf dans le film Étoile sans lumière, histoire d'une chanteuse de la rue qui double une starlette du muet incapable de s'adapter au parlant, on finit toujours par savoir qui est la vraie.

Sylvain Cormier

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Kittie

Until the end (DMD)

Il y a des albums qu'il est préférable de ne pas mettre dans le lecteur de CD lorsque les parents de sa blonde viennent souper à la maison. Celui-ci en fait très certainement partie. Et c'est très bien comme ça d'ailleurs. Comment expliquer en effet à des quinquagénaires, même ouverts d'esprit, que les hurlements sortant des enceintes acoustiques sont le fruit d'une jeune Ontarienne dans la vingtaine au regard doux prénommée Morgan Lander? Comment justifier également que, sous des titres évocateurs (In Dreams, Career Suicide, Into the Darkness, Burning Bridges...), l'adolescente et ses trois amies de filles livre un Heavy Metal prévisible où les cris violents côtoient des mélodies qu'April Lavigne — l'idole des jeunes — ne détesterait sans doute pas?

Car avec cette troisième mouture de la formation Kittie, c'est bien de ça dont il est question. Et l'on reste dubitatif devant ce mélange des genres hautement agressif et ses lignes mélodiques ancrées dans un style musical adulé par les amateurs de musique de pwoèle qui fait parfois penser à la dernière création du groupe, lui aussi ontarien, Alexis On Fire (Watch Out), en version plus féminine. Bien sûr. L'oeuvre est subtilement baptisée Until the End, mais à moins d'avoir 15 ans et de vivre dans le sous-sol d'une résidence familiale, d'être un nostalgique de Metallica ou d'avoir un 7 1/2 à repeindre au complet en un temps record, se rendre jusqu'à la fin risque d'être une mission impossible.

Fabien Deglise