Une muséologue et Hydro-Québec veulent acquérir le «saint Patrick» de Pellan

La murale conçue par Alfred Pellan en 1958 et installée sur la façade du 142, rue Dufferin, à Granby, représente un saint Patrick stylisé, réalisé sous forme de mosaïque.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La murale conçue par Alfred Pellan en 1958 et installée sur la façade du 142, rue Dufferin, à Granby, représente un saint Patrick stylisé, réalisé sous forme de mosaïque.

La commissaire, muséologue et critique d’art contemporain Chantal Pontbriand a l’impression de se faire couper l’herbe sous le pied par Hydro-Québec, qui entend, comme elle, mettre la main sur une murale d’Alfred Pellan initialement vouée à la destruction par la Ville de Granby.

Mme Pontbriand a d’abord manifesté son intention d’acheter le « saint Patrick » de l’artiste québécois après avoir appris dans Le Devoir du 15 mars que l’œuvre n’avait pas trouvé preneur lors d’une vente aux enchères. Elle a ainsi fait une offre de 15 000 $.

« On m’a expliqué qu’il y avait une autre offre de 15 000 $ et qu’il ne servait à rien de mettre davantage puisque la municipalité de Granby allait évaluer, sur la base d’une lettre d’intentions, à qui elle préférait céder l’œuvre », explique-t-elle.

Mais au même moment, le processus a été court-circuité selon elle puisqu’Hydro-Québec s’est manifestée directement auprès de la Ville de Granby en déposant une offre d’achat de 25 000 $.

La société d’État veut intégrer la mosaïque à un futur parc en l’honneur des milliers d’Irlandais morts du typhus à Montréal en 1847. Selon les informations fournies aux élus de Granby, la mosaïque réalisée par Pellan à la fin des années 1950 serait intégrée à un projet de commémoration de ces malheureux qui furent enterrés dans des fosses communes, près de l’actuel pont Victoria.

Pour Chantal Pontbriand, la mosaïque « exceptionnelle » de Pellan trouverait tout son sens à Rawdon, une municipalité de Lanaudière qui a été fondée par des Irlandais. « C’est un des rares endroits au Québec, hors de Montréal, où l’on célèbre encore la Saint-Patrick », souligne celle qui est attachée à cette ville depuis l’enfance, son père ayant dessiné une quarantaine de demeures du coin.

Qui plus est, ajoute Mme Pontbriand, « la facture de l’œuvre [de Pellan] fait penser, par sa schématisation, aux icônes russes ». Rawdon regroupe également une importante communauté russe, qui compte pas moins de trois églises.

Réflexion prolongée

Les propositions devaient être étudiées lundi soir par le conseil municipal de Granby, mais le dossier a vite été retiré de l’ordre du jour. En réponse à des questions du public, le maire Pascal Bonin a affirmé que « de nouvelles informations » avaient incité les élus à prolonger leur réflexion d’une semaine. Puis, en mêlée de presse virtuelle au terme de la séance publique, il a été mentionné que la décision définitive pourrait n’être prise que le mois prochain.

Il semblerait toutefois que cela n’ait rien à voir avec le report de la décision, affirme La Presse canadienne. Le directeur général de la Ville de Granby, Michel Pinault, a simplement indiqué que les élus avaient besoin de plus de temps pour étudier toutes les informations reçues et que leur réflexion ne serait pas uniquement appuyée sur la question financière.

Rappelons que l’acheteur devra également assumer les frais associés au prélèvement de l’œuvre. Les coûts de cette opération divergent selon à qui on s’adresse. Selon un rapport d’expertise rédigé par la restauratrice Myriam Lavoie, du Centre de conservation du Québec, le coût de la délicate opération est estimé à 56 095 $. La maison des encans Iegor, quant à elle, parle plutôt de 40 000 $.

Le cabinet de la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, surveille l’évolution du dossier et se tient prêt à intervenir, bien qu’aucune demande officielle en ce sens n’ait été formulée par la municipalité.

L’œuvre

Depuis 1958, la mosaïque de « carreaux de céramique avec glaçure » orne la façade extérieure de l’ancienne école Saint-Patrick de Granby. Elle a bien résisté à l’épreuve du temps. Il s’agit d’une œuvre publique commandée en cette fin de l’ère duplessiste à l’artiste Alfred Pellan, alors très bien accueilli dans les milieux publics.

Au départ, le conseil municipal souhaitait conserver la murale, mais une estimation des coûts associés au prélèvement et à la restauration de l’œuvre a refroidi les élus. Selon le maire Pascal Bonin, la présence d’amiante dans le mur qui soutient l’œuvre a fait grimper la facture. Il soutenait aussi ne pas disposer d’endroit pour la mettre en valeur, en raison de son caractère religieux.

Selon Chantal Pontbriand, c’est une erreur que d’envisager cette œuvre selon son strict rapport religieux. « Je n’y vois pas un saint, mais un homme qui tient un livre qui flotte mystérieusement dans les airs et dont la coiffe, une mitre, annonce d’abord le leadership. Dans la période que l’on vit, c’est d’autant plus de symboles qui sont intéressants. »

Avec La Presse canadienne

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