11e FrancoFolies de Spa - À ville rafraîchie, Cali rafraîchissant

Jouant à fond la carte du rockeur vieilli, chevelure plus sel que poivre dénonçant son uniforme tout cuir et ses lunettes fumées, quelque part entre Gainsbourg période Gainsbarre et le Gene Vincent déclinant de la fin des années 60, Alain Bashung
Photo: Agence France-Presse (photo) Jouant à fond la carte du rockeur vieilli, chevelure plus sel que poivre dénonçant son uniforme tout cuir et ses lunettes fumées, quelque part entre Gainsbourg période Gainsbarre et le Gene Vincent déclinant de la fin des années 60, Alain Bashung

Un nouvel hôtel de luxe qui ne gâche pas la carte postale, un patron de festival nouvellement marié, un p'tit nouveau qui ravit et quelques héros vieillissants qui ne font pas tous peau neuve: la fête de la cité des sources se ressource.

Spa — Soupir de soulagement. Spa est encore Spa. L'hôtel grand standing annoncé est là, en plein coeur de la ville d'eaux, et il ne fait pas splash, bravo l'architecte, merci les élus. L'an dernier, on nous dessinait le pire que pire: neuf étages empilés par un fou du Lego. Un fantasme d'Amérique planté dans la cité chérie de Pierre Le Grand. En lieu et place, on a ce Radisson SOS Palace Hotel qui ne fait ni dans l'ostentatoire, ni dans l'intempestif, forcément sou neuf et resplendissant comme tel, mais ne distrayant pas l'oeil de ce qu'il y avait déjà autour. Superbe Parc des Sept Heures et son fer forgé art nouveau. Majestueuse bâtisse des Thermes. Où l'on ne se baigne plus, autre nouveauté. Le plus grand spa de Spa est dorénavant partie du Palace, mais hors de vue: funiculaire restauré, on ne le découvre que tout là-haut sur la falaise, forcément ultramoderne mais dans la cour de personne.

Tout ça sent le neuf, quand même. Les FrancoFolies aussi: quartier général installé au Palace, on respire d'aise entre la salle des conférences de presse et les salons où il devient naturel de croiser un Stephan Eicher. Même le copatron de l'événement a le sourire rajeuni: normal, Charles Gardier est jeune marié. Détail plaisant: il a fait sa demande lors de sa visite aux Francos de Montréal l'an dernier. À La Mère Poule. Papa poule lui-même, il attend la fin de ses Francos à lui pour partir en lune de miel. Quand on est directeur de festival de chanson, c'est ainsi: on peut bien prendre parti, mais on a déjà pris pays.

De fait, ses Francos avaient besoin qu'on s'en occupe. Pas que la bringue brinquebalait: au contraire, tout a tellement baigné au 10e anniversaire qu'il fallait éviter le coup de la couronne de lauriers. Celle qui finit en coussin parce qu'on s'assied dessus. Fallait donc encore de la grosse pointure: le bastion rock Bashung, l'hidalgo suisse Eicher, l'énervant mais vendeur Pagny, le revenant Chamfort, le formidable M, l'imparable Garou, on n'a pas lésiné sur les têtes d'affiche. Fallait injecter du sang neuf aussi. On l'a constaté le premier soir: avec le dénommé Cali, c'était la transfusion complète.

Cali? Beau cas de renouvellement de véhicule sans réinvention de la roue. Un peu comme le Palace, tiens. L'intégration réussie dans le paysage. De la chanson chansonnière qui proclame son existence propre tout en se réclamant de Ferré. Triomphateur des récentes FrancoFolies de La Rochelle (les 20e du nom, bonne fête au fondateur Jean-Louis Foulquier, dont c'était le baroud d'honneur), Cali a cartonné au moins aussi fort mardi soir au Petit Théâtre D'Accedo: en quelques mois, ce type de Perpignan qui rappelle autant Christophe (pour le sens aigu de la névrose) que Jacques Higelin (pour la folie déglinguée) ou Thomas Fersen (pour les mélodies primesautières et les arrangements joliment pop baroque) ne fait qu'ajouter des foules gagnées à sa cause. Mardi, jeunes filles et jeunes gars chantaient ses refrains comme s'ils avaient toujours existé: on peut parler d'identification forte au gaillard et à son propos. À la télé belge, mercredi, Cali citait Ferré pour décrire son approche: «Le bonheur, c'est un chagrin qui se repose...» À Montréal, on le découvrira gratos le jeudi 5 août au Parc des festivals, et le lendemain pour pas cher avec Urbain Desbois au Spectrum.

Pour tout dire, sa manière forte, festive et franche aura fait mal paraître l'Eicher, qui jouait dans la Grande Salle du Casino, à côté. Ils ont eu beau plaquer un long ré majeur simultané à 22h pile, clin d'oeil chouette, on mesurait l'écart. Eicher à Spa en 2004, c'était Eicher comme les fois d'avant (d'avant les annulations...): les mêmes crescendos à la U2, le même folk-rock un peu balourd, la même aisance presque paresseuse sur scène. Vous n'aurez rien manqué, sinon la singulière Cloé du Trèfle en lever de rideau. Presque nouvelle venue de la chanson belge (ex-Cloé Clovers, elle chantait en anglais), la frêle cousine belge séduisait assez par son côté un brin foldingue ne se soignant pas exprès.

De mercredi, malgré le tabac d'un Miossec fendant à souhait au Parc des Sept Heures, on gardera en tête et au coeur le spectacle de Bashung à la Grande Salle du Casino: fût-ce en version légèrement écourtée par rapport au récent double live La Tournée des grands espaces (disponible chez nous), l'expérience était fascinante. Jouant à fond la carte du rockeur vieilli, chevelure plus sel que poivre dénonçant son uniforme tout cuir et ses lunettes fumées, quelque part entre Gainsbourg période Gainsbarre et le Gene Vincent déclinant de la fin des années 60, le bel Alain était aussi grand guignol que grandiose. Soutenu par un orchestre fort en cordes mélancoliques comme en riffs violents (dont le bassiste Brad Scott débauché d'Arthur H), il alignait les titres — La nuit je mens, Sommes-nous, Aucun express, Elvire, Osez Joséphine, Vertige de l'amour, Martine boude, Madame rêve — comme un roi volontairement déchu et absolument magnifique: «Tel Attila, tel Othello, tu te noircis...», résumait-il tellement justement dans Tel. À Montréal, qu'il fasse ou non plus long, Bashung prouvera ce qu'il a prouvé à Spa: non, le rock ne sera plus jamais neuf, mais rien n'empêche de faire génialement semblant.

Sylvain Cormier est l'invité de Wallonie-Bruxelles Musiques aux FrancoFolies de Spa.