Des contenus numériques francophones peu «découvrables»

Sophie Ginoux
Collaboration spéciale
Selon les experts, les plateformes de diffusion comme Netflix s’appuient sur une logique commerciale établie sur une consommation culturelle de masse et sur  des choix biaisés par des investissements en coproduction.
Guillaume Levasseur Le Devoir Selon les experts, les plateformes de diffusion comme Netflix s’appuient sur une logique commerciale établie sur une consommation culturelle de masse et sur des choix biaisés par des investissements en coproduction.

Ce texte fait partie du cahier spécial Francophonie

Il n’y a jamais eu autant de contenus sur la Toile, y compris ceux en langue française. Pourtant, deux chercheurs montréalais ont récemment démontré que l’accès aux contenus culturels francophones en ligne est loin d’être aussi évident qu’il n’y paraît.

Avec un bassin de plus de 300 millions de locuteurs répartis à travers 79 pays, la langue française et les cultures francophones sont bien vivantes. Elles représentent d’ailleurs 6,8 % des contenus numériques en ligne, occupant la quatrième place sur Internet, derrière l’anglais, le chinois et l’espagnol. « Mais quand on y regarde de plus près, la réalité est bien différente. Sur les dix millions de sites Web les plus visités au monde, les contenus francophones ne représentent que 2,7 % de l’offre globale », explique Christian Agbobli, titulaire d’une chaire UNESCO et vice-recteur à la recherche, à la création et à la diffusion à l’UQAM.

Depuis 2018, ce professeur et chercheur a réalisé, avec l’aide de son collègue Destiny Tchéhouali, directeur de l’Observatoire des réseaux et interconnexions de la société numérique (ORISON), un état des lieux de la découvrabilité et de l’accès aux contenus culturels francophones sur Internet pour l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Et ce qu’ils ont découvert est relativement alarmant.

Plongée dans l’univers des GAFAM

Qu’entend-on tout d’abord par découvrabilité de contenus ? « C’est le potentiel d’un contenu à être découvert par un internaute qui en ignorait l’existence », précise M. Agbobli. Ce qui sous-tend la capacité d’accès à ce contenu, mais aussi sa recommandation sur les plateformes en ligne.

C’est là que le bât blesse en matière de contenus culturels en français, selon les deux chercheurs et plus de 300 professionnels, artistes et décideurs de la scène audiovisuelle francophone qui se sont réunis lors de deux journées d’étude internationale au mois d’octobre 2019.

« Les participants ont soulevé de nombreux enjeux, confirme Christian Agbobli. Celui de la langue, puisque l’anglais est prédominant sur le Web. Ceux, aussi, de la faible connectivité, du manque de compétences numériques et du coût élevé d’accès à Internet dans certaines parties du monde. Il faut également souligner la capacité réduite de négociation avec les grandes plateformes de diffusion. »

À la suite de ces constats, M. Agbobli et M. Tchéhouali ont entrepris des analyses sur cinq plateformes majeures (Netflix, Deezer, Spotify, YouTube et iTunes) en créant 24 profils francophones distincts. Et surprise !

« Nous avons été décontenancés par le manque de contenus en français recommandés, indique M. Tchéhouali. J’ai surtout été frappé par l’expérience sur Deezer, qui représente un moteur important dans les pays francophones. En l’espace de six mois, sur les 260 000 recommandations réalisées sur nos 24 profils, seules 13 % d’entre elles concernaient des contenus francophones. Et sur1300 recommandations d’artistes, 135 seulement étaient des francophones ; et encore, il s’agissait essentiellement d’artistes déjà bien implantés sur le marché. »

De l’avis de l’expert, c’est donc moins une logique de personnalisation et de diversité, qu’une logique commerciale établie sur une consommation culturelle de masse et sur des choix biaisés par des investissements en coproduction, comme c’est le cas sur Netflix, qui guide l’élaboration des algorithmes des plateformes.

Pistes de solution

Il existe, selon les deux chercheurs, plusieurs manières d’améliorer la visibilité des contenus francophones sur Internet. Comme en Europe, il est possible d’imposer des quotas de contenu francophone aux plateformes. M. Tchéhouali travaille d’ailleurs à ce que la notion de découvrabilité soit intégrée dans le nouveau document-cadre du prochain Sommet international de la Francophonie, prévu cette année.

Il serait aussi intéressant, selon M. Agbobli, de disposer de plateformes francophones de grande ampleur pour faire face aux GAFAM. « C’est le cas de TV5 Monde plus, qui réunit des contenus du monde entier. Ce moteur pourrait, qui sait, devenir le Netflix de la francophonie ! »

Enfin, suggère M. Tchéhouali, pourquoi ne pas augmenter le contenu culturel en français sur la Toile avec le soutien des plateformes de diffusion ? « La série Lupin est capable de toucher des centaines de millions d’utilisateurs de Netflix et de trôner en tête des palmarès, y compris aux États-Unis. Cela prouve que, quand les plateformes jouent le jeu, tout le monde y gagne. Et c’est un bon signe concernant le potentiel de rayonnement des contenus francophones à l’étranger.»

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