Les emplois du milieu culturel en détresse

Au Canada, 12 200 emplois ont été perdus dans les compagnies d’arts d’interprétation en février seulement.
Photo: Getty Images Au Canada, 12 200 emplois ont été perdus dans les compagnies d’arts d’interprétation en février seulement.

« Le milieu des arts au sortir de la crise ne sera plus jamais le même », prédit Frédéric Julien, directeur, recherche et développement de l’Association canadienne des organisations artistiques (CAPACOA), pleurant au téléphone en lisant les statistiques pancanadiennes de février, les plus à jour actuellement sur la culture. « Jusqu’à présent, cet arbre qu’est la culture a perdu bien des feuilles et quelques branches avec la pandémie. Là, il vient de perdre une partie de ses racines. » Deux nouveaux rapports — l’un québécois, l’autre canadien — sur les effets de la pandémie chez les artistes et travailleurs culturels dépeignent une situation dramatique.

C’est une saignée : au Canada, 12 200 emplois ont été perdus dans les compagnies d’arts d’interprétation en février seulement ; 46 400 depuis le début de la pandémie. « Ce tout petit secteur représente 7,8 % des pertes d’emplois dans l’ensemble de l’économie canadienne depuis le début de la pandémie », explique M. Julien. Au Québec, 24,1 % des emplois dans le secteur de la culture ont disparu, soit 50 000 emplois, entre août 2019 et 2020. Les chiffres québécois de février 2021 n’étaient pas disponibles au moment où ces lignes étaient écrites. Ces données viennent de Statistique Canada.

Pendant la pandémie au Québec, le secteur des arts a été le plus lourdement touché d’un point de vue économique, avec une baisse 54 % du PIB sur l’année si on compare mars à juin 2019 et 2020, peut-on lire dans le Plaidoyer pour que les arts demeurent vivants. Ce rapport est produit conjointement par sept regroupements de professionnels de la culture, qui représentent 20 000 travailleurs (Association québécoise des autrices et des auteurs dramatiques, Association des professionnels des arts de la scène du Québec, Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec, Guilde des musiciens et musiciennes du Québec, Travailleuses et travailleurs regroupés des arts, de la culture et de l’événementiel, Union des artistes, Union des écrivaines et écrivains québécois).

L’incidence sur les travailleurs de la culture est directe. Les revenus, déjà faibles, ont chuté considérablement. L’incertitude et le stress économique ont des effets psychologiques : 41 % des 2117 répondants envisagent d’abandonner leur carrière, 63,7 % disent éprouver une détresse psychologique élevée ou très élevée et 11,7 % ont eu des pensées suicidaires. « À l’UDA, confie en entrevue la présidente, Sophie Prégent, nos chiffres sont pires : on a recensé 15 % de pensées suicidaires chez nos membres. » Les données internes de l’UDA révèlent aussi des pertes de revenus de 26,25 % chez les membres entre 2019 et 2020 ; spécifiquement en arts de la scène, on constate une baisse de revenus de 69 %.

C’est vrai qu’il y a beaucoup d’argent qui est injecté en culture. Mais on est incapables de remonter comme le ferait un saumon le chemin de cet argent. Où est-ce qu’il percole ? À qui va-t-il ? Est-il efficace ? Le reproche qu’on peut faire présentement aux institutions culturelles, c’est de ne pas répondre à ces questions-là. Je pense qu’elles se portent très bien, ces institutions. Il faudrait des redditions de comptes, propose la présidente de l’UDA. Ça se fait dans tous les secteurs ; pas dans le nôtre.

Le gouvernement Legault a été d’une générosité rare dans ses mesures d’aide d’urgence aux arts pour répondre à la pandémie. Force est de constater, rapports à l’appui, que l’argent ne ruisselle pas jusqu’aux individus, jusqu’aux professionnels de la culture. « C’est vrai qu’il y a beaucoup d’argent qui est injecté en culture, confirme Mme Prégent. Mais on est incapables de remonter comme le ferait un saumon le chemin de cet argent. Où est-ce qu’il percole ? À qui va-t-il ? Est-il efficace ? Le reproche qu’on peut faire présentement aux institutions culturelles, c’est de ne pas répondre à ces questions-là. Je pense qu’elles se portent très bien, ces institutions. Il faudrait des redditions de comptes, propose la présidente de l’UDA. Ça se fait dans tous les secteurs ; pas dans le nôtre. »

Perdre pied

Pour Frédéric Julien, de la CAPACOA, qui observe le portrait canadien, « on ne voit pas encore l’ombre du début d’une relance se dessiner dans les statistiques ». Des solutions pour cette relance encore invisible, le Plaidoyer québécois en propose. « Il faut revoir la chaîne de financement et la hauteur de la contribution publique pour s’assurer qu’elle ruisselle jusqu’aux artistes », lit-on. « Les lois sur le statut de l’artiste doivent aussi être revues de toute urgence. » Les modèles de financement doivent être révisés.

Et il faudra de l’argent pour se relever, estime le Plaidoyer : 42 millions de dollars pour le soutien psychologique aux travailleurs culturels ; 25 millions pour la relance des musées, des salles de spectacles et des festivals ; 20 millions pour compenser la perte des publicités finançant la production télévisée ; 50 millions pour assouplir et adapter les programmes de financement et les offres culturelles ; 3,75 millions pour la création ; 31 millions pour compenser le départ des mécènes et des revenus de bienfaisance ; 5,8 millions pour le « renouvellement des expertises ». Un budget demandé de 177,55 millions de dollars, chiffre inédit.

La situation est triste. « Ce constat doit être le socle sur lequel on va établir notre plan pour l’avenir, croit Sophie Prégent, de l’UDA. Voici l’ampleur des dégâts ; c’est de ça qu’on pourra renaître, comme un bon phénix. Il faut établir un plan, pour que ça ne reste pas ainsi, et rapidement se mettre à l’œuvre. Et qu’on apprenne de la pandémie aussi. Il y a des mesures qui méritent de devenir pérennes, comme un filet social qui ressemblerait à la PCU, pour les artistes. » M. Julien souligne d’ailleurs, de son côté, qu’il n’est pas impossible que certains artistes indépendants n’aient pas travaillé ni cherché d’emploi parce qu’ils recevaient la PCU puis la PCRE, faussant ainsi les statistiques.

Le cabinet de la ministre de la Culture s’est dit « conscient que la situation du milieu culturel est critique. Nous sommes de tout cœur avec nos artistes et nos travailleurs culturels. En mai dernier, notre gouvernement a annoncé 31 millions pour rehausser l’accès aux services en santé mentale. La ministre Nathalie Roy a octroyé des aides ponctuelles aux associations et aux regroupements culturels pour venir en aide à leurs membres à ce niveau. » En juin, un plan de relance en culture de 450 millions pour soutenir le milieu culturel était annoncé. Et la mesure d’aide aux billetteries qui a suivi en octobre 2020 contenait comme condition sine qua non pour obtenir cette aide financière que l’argent devait se rendre aux artistes, a poursuivi l’attaché de presse Louis-Julien Dufresne. Le ministère parachève aussi une campagne promotionnelle encourageant la consommation de la culture québécoise. Et des annonces sont prévues, promet le cabinet.

 

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