«Mein Kampf», trou noir de la recherche sur le nazisme

Eugeniusz Cezary Król, auteur d’une traduction critique polonaise de «Mein Kampf», feuillette son ouvrage dans son appartement de Varsovie.
Photo: Wojtek Radwanski Agence France-Presse Eugeniusz Cezary Król, auteur d’une traduction critique polonaise de «Mein Kampf», feuillette son ouvrage dans son appartement de Varsovie.

La maison Fayard promet une édition critique en français de Mein Kampf courant 2021. Une édition polonaise du genre vient de paraître. L’historien et journaliste Sven Felix Kellerhoff, spécialiste de la période nazie, est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages, dont un sur Mein Kampf, sous-titré « la carrière d’un livre allemand (2015), inédit en français. M. Kellerhoff est rédacteur de la section d’histoire contemporaine et culturelle du prestigieux quotidien berlinois Die Welt. Propos recueillis par Stéphane Baillargeon​.
 



Mein Kampf a été un grand best-seller à l’époque. L’État de Bavière détenait les droits d’auteur depuis 1945 jusqu’au 31 décembre 2015 et n’a autorisé aucune réédition, même par des chercheurs universitaires. Ce blocage était-il symbolique alors que les exemplaires pullulent partout, y compris en version numérisée ?
 

C’est une bonne question, et la réponse est oui, en effet, cette procédure du gouvernement de l’État de Bavière (en particulier du ministère des Finances, l’ayant droit) était de la pure politique symbolique. C’était complètement inutile et contre- productif. Pendant plus de dix ans, de 1996 à 2009 environ, j’ai envoyé un courrier électronique au service responsable de Munich à peu près tous les deux ans pour demander si quelque chose avait changé dans cette évaluation. Je n’ai reçu que des réponses fades. Cette attitude a d’ailleurs permis aux néonazis allemands de parler de Mein Kampf comme du « livre interdit » censé contenir des vérités explosives, alors qu’en même temps, tout le monde pouvait rechercher d’innombrables versions sur Internet ! J’ai publié mon premier article sur Mein Kampf en ligne à la fin de 1996. À cette époque, le site du Marocain antisémite Ahmed Rami, vivant en Suède, proposait au moins une douzaine de versions en téléchargement dans plusieurs formats et différentes langues. Par contre, on ne trouvait nulle part une édition sérieuse de Mein Kampf.

D’autres textes d’Adolf Hitler ont-ils fait l’objet d’une édition critique pendant cette période ?

Il y a quelque chose d’encore plus fou. Avec l’argent des impôts (et à juste titre !), dans les années 1990, l’État de Bavière a rendu possibles deux grandes éditions des textes d’Hitler dans leur langue originale : Hitler — Reden, Schriften, Anordnungen Februar 1925 bis Januar 1932 en treize volumes et Der Hitler-Prozess en quatre volumes. C’était et c’est toujours un excellent travail scientifique […]. Ces deux éditions contiennent exactement les mêmes informations que Mein Kampf, car Hitler n’était pas très inventif dans sa haine et son obstination. Néanmoins, le gouvernement de Munich a donc tenté d’empêcher une édition sérieuse du livre. En conséquence, Mein Kampf est devenu le « trou noir autour duquel a tourné toute la recherche sur le nazisme », comme je l’ai dit une fois. Cela n’a changé qu’avec la fin de la politique d’obstruction bavaroise en 2015 et l’édition IfZ. Aujourd’hui, Mein Kampf a été désenchanté et n’est plus un mythe, heureusement. Mais nous aurions pu en arriver là dès les années 1980.

Cette nouvelle édition critique en allemand par l’Institut d’histoire contemporaine (IfZ) est parue le 8 janvier 2016, soit une semaine après l’entrée dans le domaine public du livre, 70 ans après la mort d’Adolf Hitler. Les deux volumes contiennent 3500 notes explicatives. Comment jugez-vous ce travail ?

Scientifiquement, cette édition est bonne et, à bien des égards, excellente. Les deux volumes demeurent tout de même absolument illisibles pour les lecteurs de base. Ce travail ne vise pas du tout le public ordinaire, mais plutôt les bibliothèques et les experts. Son énorme succès de ventes a été, pour ainsi dire, une erreur. Comme je savais à quoi ressemblerait cette édition critique (j’étais toujours en contact avec l’équipe éditoriale), peu de temps avant sa parution, en septembre 2015, j’ai publié mon propre livre basé sur mes propres recherches en cours depuis 1996. Mon ouvrage dit tout ce qui est important sur Mein Kampf en 350 pages. Malheureusement, la traduction anglaise prévue a échoué. Yale University Press a signé une lettre d’intention [qui n’a pas abouti]. Les éditions espagnole et italienne se sont très bien vendues et, malheureusement, il n’y a pas eu d’édition française. En allemand, le livre de poche, sorti à l’été 2020, en est déjà à son quatrième tirage.

Vous avez analysé l’histoire sociopoliticoculturelle de Mein Kampf. Alors, qu’est-il arrivé à ce livre en Allemagne (en fait dans les deux Allemagnes, avant la réunification) après 1945 ? Était-ce un tabou ?

De nombreux exemplaires ont probablement été brûlés dans les poêles en 1945. Malgré son contenu terrible, Mein Kampf a été imprimé sur papier, et le papier brûle bien. D’autres exemplaires auront été cachés ou oubliés. Dans les années 1950, il y avait peu d’intérêt pour Mein Kampf. Le début de la « vague hitlérienne » [Hitler-Welle] à la fin des années 1960 a restimulé l’intérêt [pour le livre]. En fait, Mein Kampf n’a jamais été un tabou en RFA, le sujet a été plutôt évité par commodité. Les éditions originales ont toujours été échangées assez ouvertement. Dans les années 1970, il y avait des livres (mauvais) sur ce livre, par exemple celui de Werner Maser (historien conservateur, gagné à l’extrémisme de droite à la fin de sa vie) ou un autre de Christian Zentner, journaliste spécialisé dans les sujets historiques. En RDA, c’était bien sûr différent : là-bas, l’idéologie de l’antifascisme prévalait.

"Mein Kampf" était quelque chose comme le "trou noir de la recherche". Tout le monde en parlait, le commentait ou le citait, mais presque personne ne l’avait lu de manière exhaustive, encore moins analysé.

 

Quelles nouvelles perspectives proposent les recherches récentes, dont les vôtres, sur Mein Kampf ?

Je le redis : Mein Kampf était quelque chose comme le « trou noir de la recherche ». Tout le monde en parlait, le commentait ou le citait, mais presque personne ne l’avait lu de manière exhaustive, encore moins analysé. Jusqu’en 2015, l’histoire de ses origines était largement couverte par des légendes, tout comme la question importante de savoir d’où Hitler tirait ses (pseudo) arguments. Ces questions et bien d’autres sont en partie traitées par mon livre et par l’édition de l’IfZ presque complètement.

On connaît la force de l’orateur Adolf Hitler, mais qu’en est-il de l’auteur ?

Mein Kampf est un livre terrible. Pour son contenu, bien sûr, cela va sans
dire. Mais aussi indépendamment de cela, c’est-à-dire d’un point de vue purement technique. C’est désordonné, redondant, contradictoire. Les pensées se rompent, sont reprises ailleurs et sont poursuivies dans une direction complètement différente. L’auteur Hitler est également pauvre sur le plan linguistique, bien qu’il ait été édité par Rudolf Hess et Ilse Pröhl. Au moins, on peut en être sûr : c’est absolument le ton original d’Hitler. Si vous comparez ses discours de la période 1921 à 1928 avec son livre, vous retrouverez pratiquement les mêmes éléments du décor çà et là.

Y a-t-il d’autres ouvrages de cette période que vous souhaiteriez voir repris en édition critique ?

En vérité, aucun, du moins pas un qui aurait une telle signification. Le mythe du XXe siècle, d’Alfred Rosenberg, est comparativement sans importance, bien que tout aussi dégoûtant. Je n’ai pas besoin d’une édition scientifique de cet ouvrage. Une édition du guide de Berlin comme ville nazie par Engelbrechten et Volz [Wir wandern durch das nationalsozialistische Berlin, 1937]pourrait être passionnante. J’ai déjà encouragé ce projet universitaire avec des étudiants, mais il a échoué pour des formalités. En général, je pense que la recherche se concentre trop sur Hitler et accorde trop peu d’attention à l’importance de ses disciples. C’est pourquoi j’ai écrit la première histoire sérieuse du NSDAP [Parti national-socialiste des travailleurs allemands] et de ses membres, qui a également été publiée par Klett-Cotta en 2017.

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