La bibliothèque Saint-Sulpice dans un triste état

Classée monument historique en 1988, la bibliothèque Saint-Sulpice archive maintenant les problèmes et souffre d’avoir été inoccupée pendant plus de 15 ans.
Jacques Nadeau Le Devoir Classée monument historique en 1988, la bibliothèque Saint-Sulpice archive maintenant les problèmes et souffre d’avoir été inoccupée pendant plus de 15 ans.

Au cœur de Montréal, rue Saint-Denis, la bibliothèque Saint-Sulpice est en bien triste état. Ouverte en 1915, ce qui était alors la plus importante bibliothèque francophone de Montréal, avec ses rayonnages majestueux intégrés à la structure et sa lumineuse salle de lecture, souffre d’avoir été inoccupée pendant plus de 15 ans.

Classée monument historique en 1988, la bibliothèque archive maintenant des infiltrations d’eau, des vitraux patrimoniaux cassés ou aux cadres pourris, de l’amiante, de possibles moisissures, tant les sièges de l’amphithéâtre et les revêtements en tissu ont pris de l’humidité, comme l’a appris Le Devoir.

Des documents obtenus à la suite d’une demande d’accès à l’information illustrent bien l’état de dégradation du bâtiment et l’imposant chantier que représente sa mise à niveau. Cadres de fenêtres très rouillés ou pourris qui laissent entrer l’air et l’eau par des trous béants. Portes cassées par des actes de vandalisme. Murs qui nécessitent un désamiantage, chaudières à remplacer, gicleurs à installer…

Selon une analyse effectuée en 2015 par la Société québécoise des infrastructures (SQI), rouvrir l’immeuble au public aurait à l’époque coûté au minimum 6,4 millions de dollars.

Cette somme comprenait la mise à niveau de l’édifice — ajouts d’accès extérieurs, d’une rampe pour fauteuils roulants et d’un élévateur pour personnes à mobilité réduite, par exemple, autant que la modification des toilettes publiques pour les rendre conformes ou le ravalement des façades souillées par les infiltrations d’eau.

1700 pieds carrés de fenêtres

Ce montant n’inclut toutefois pas certaines dépenses majeures, comme le remplacement des nombreux vitraux et fenêtres, dont le coût a été estimé en 2019 à 2 millions de dollars, d’après un rapport produit pour Bibliothèque et archives nationales du Québec (BAnQ) par le Centre de conservation du Québec et le Centre du vitrail de Montréal. 27 fenêtres doivent être refaites, soit 1700 pieds carrés de fenêtres et vitraux. 17 des vitraux en couleur à réhabiliter ont été identifiés comme appartenant au patrimoine. Par ailleurs, les bassins du toit ont aussi besoin de réparations urgentes, la majorité se trouvant en mauvais ou en très mauvais état. L’estimation des réparations à faire sur le toit était de 309 000 $ l’an dernier. Pour simplement éviter des dégradations supplémentaires et assurer la sécurité du bâtiment, les travaux minimaux de maintien étaient chiffrés, en 2015, à 734 984 $. Différentes sources proches du dossier ont indiqué au Devoir que la mise à niveau complète du bâtiment coûterait dans les faits beaucoup plus cher en 2021.

« On comprend qu’à Saint-Sulpice, un suivi sérieux a été fait, mais que la réalité n’a pas été traitée. On sait depuis au moins quatre ans que le toit ne va pas bien et ça n’a pas été réglé », déplore Taika Baillargeon, directrice adjointe aux politiques à Héritage Montréal. Au cabinet de la ministre de la Culture, on a seulement répondu aux questions du Devoir qu’une « somme de 21 M$ est déjà dédiée à la bibliothèque Saint-Sulpice, dans le cadre de l’entente de développement culturel entre le gouvernement du Québec et la Ville de Montréal, et contribuera à redonner son lustre d’antan à ce bâtiment, dont nous sommes tous fiers ».

Ce montant servira-t-il seulement à la réfection du bâtiment ? Devra-t-il aussi financer le prochain projet qui nichera à Saint-Sulpice ? « C’est exactement ce qu’il faudrait connaître, poursuit Mme Baillargeon. Il faudrait, en patrimoine, savoir publiquement tout ce qui se passe. Le patrimoine, ça tient de l’attachement et de la fierté identitaire. Et du bien commun. Surtout pour les propriétés de l’État comme celle-ci. Comment ça se fait que ces données-là ne soient pas entièrement publiques ? Il faut que le ministère fasse acte de plus de transparence en patrimoine. » Surtout au moment où la Loi sur le patrimoine est en pleine rénovation.

BAnQ est encore aujourd’hui propriétaire de Saint-Sulpice. « On nous a donné Saint-Sulpice en janvier 2016 pour y créer des espaces technologiques pour les jeunes », rappelle le président-directeur général Jean-Louis Roy. Ce projet a été stoppé brutalement en décembre 2020. « Si on ne crée plus ces espaces-là, notre intérêt pour ce qui arrive à Saint-Sulpice est simplement le même que celui qu’aurait tout citoyen. »

BAnQ n’a pas mandat de gérer des bâtiments patrimoniaux. Et « on n’a pas de mandat pour dire si on préfère ou non un projet » qui doit y prendre place, précise M. Roy.

On nous a donné Saint-Sulpice en janvier 2016 pour y créer des espaces technologiques pour les jeunes. Ce projet a été stoppé brutalement en décembre 2020. Si on ne crée plus ces espaces-là, notre intérêt pour ce qui arrive à Saint-Sulpice est simplement le même que celui qu’aurait tout citoyen.

 

​Malgré cet état des lieux, rarement a-t-on vu autant de projets entrer en concurrence pour un même décor. Vrai que la localisation est idéale. L’immeuble est prestigieux, plein de potentiel. La charpente est en bon état, la structure solide. Mais les possibilités de conversion sont très limitées par tous les aspects patrimoniaux intérieurs à sauvegarder — moulures, poignées de porte, ferronneries, casiers d’archivage et consorts.

Qui, entre les Musée Riopelle, Maison de la chanson, Maison de la littérature et des lettres, Musée de l’histoire québécoise, entre ces idées parfois embryonnaires et parfois bien avancées, saura se soumettre à autant de contraintes ?

À voir en vidéo