Après les dénonciations de l'été dernier, le milieu culturel a-t-il changé?

«La vague s’est rapidement estompée dans l’espace public, mais, nous, on en ressent encore le ressac des mois plus tard», note l’avocate Mylène Lafrenière Abel.
Photo: iStock «La vague s’est rapidement estompée dans l’espace public, mais, nous, on en ressent encore le ressac des mois plus tard», note l’avocate Mylène Lafrenière Abel.

Les demandes d’accompagnement pour contrer le harcèlement et les violences sexuelles ont bondi dans le milieu culturel après la vague de dénonciation sur les médias sociaux l’été dernier. Huit mois plus tard, difficile toutefois de mesurer le chemin parcouru, puisque les formations offertes pour sensibiliser et conscientiser les travailleurs se font majoritairement sur une base volontaire.

« La vague s’est rapidement estompée dans l’espace public, mais, nous, on en ressent encore le ressac des mois plus tard. Chaque semaine, on reçoit de nouvelles demandes », note l’avocate Mylène Lafrenière Abel, qui coordonne L’Aparté, un service de la clinique Juripop qui a vu le jour en 2018 — peu après la déferlante #MoiAussi — pour offrir un soutien et un accompagnement juridique dans le milieu culturel.

L’été dernier, les demandes ont ainsi afflué. D’après Mme Lafrenière Abel, alors que 140 dossiers avaient été ouverts avant juillet 2020, on en compte maintenant 265. Ils concernent des violences à caractère sexuel (42 %), du harcèlement psychologique (37 %) et des situations de harcèlement criminel, de violence physique au travail ou encore d’intimidation (20 %). Les appels proviennent surtout de femmes, du secteur de la télévision et du cinéma.

Prévention

L’Institut national de l’image et du son (INIS) a lui aussi perçu des répercussions de la vague. Sa formation en ligne gratuite « Il était une fois… de trop », visant à déceler et prévenir le harcèlement, a connu une popularité fulgurante.

La moyenne de consultations mensuelle était d’environ 200 utilisateurs entre janvier et juin 2020. Un chiffre qui a bondi à 728 utilisateurs rien qu’en juillet. La moyenne est maintenant d’environ 380 utilisateurs par mois.

Mais depuis sa création, seulement 15 000 utilisateurs uniques ont regardé la formation, alors que le milieu compte plus de 150 000 personnes. De plus, seulement 300 personnes ont passé la certification payante de 15 $.

« On aurait aimé que plus de gens fassent la formation et passent la certification pour démontrer qu’ils ont bien compris. Les organismes en font souvent la promotion auprès de leurs membres, mais très peu l’ont rendue obligatoire », indique Mélanie Sylvestre, directrice des communications de l’INIS.

Seules la Guilde canadienne des réalisateurs et la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) l’ont en effet rendue obligatoire pour leurs employés et leurs membres depuis août 2020.

La vague s’est rapidement estompée dans l’espace public, mais, nous, on en ressent encore le ressac des mois plus tard

« Les nouveaux membres ou ceux qui demandent un rehaussement de catégorie doivent l’obtenir. […] C’est important qu’ils soient capables de reconnaître le harcèlement, de changer leur comportement ou de savoir comment agir s’ils en vivent », explique Chantal Barrette, agente d’affaires de la Guilde, qui représente quelque 750 personnes, dont 88 ont déjà passé la certification.

Du côté de la SODEC, 130 employés ont obtenu leur certification à ce jour ainsi que l’ensemble des membres du conseil d’administration.

Actions à la pièce

Plusieurs regroupements culturels ont expliqué au Devoir qu’imposer une telle formation serait un réel casse-tête, entre autres en raison du grand nombre de personnes pigistes ou à contrat. Ils publicisent toutefois régulièrement la formation, sur leur site Internet ou dans leur infolettre.

Certaines associations misent plutôt sur d’autres mesures de prévention qu’elles ont elles-mêmes développées. L’Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec, par exemple, a adopté son propre code d’éthique pour prévenir le harcèlement, dans la foulée du mouvement #MoiAussi. Une façon de « davantage responsabiliser » ses membres, dit-on.

L’Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo (ADISQ) a quant à elle ajouté un chapitre sur le harcèlement dans ses conventions collectives. En collaboration avec L’Aparté, elle a aussi offert une formation sur le sujet, l’automne dernier. Il n’a toutefois pas été possible de connaître le nombre de participants.

L’Association québécoise de la production médiatique offre de son côté une formation plus ciblée à ses membres, estimant que celle de l’INIS « est trop générale ». Un avis partagé par l’Alliance québécoise des techniciens et techniciennes de l’image et du son, qui prévoit développer sa propre formation « plus élaborée » contre le harcèlement, qu’elle rendra obligatoire à l’ensemble de ses membres et employés.

Y aller de sa propre initiative, plutôt que de mettre des efforts en commun, peut nuire à l’efficacité de la lutte contre le harcèlement et les violences dans le milieu, estiment des expertes consultées par Le Devoir. « C’est comme si on recommençait à zéro, on avance plus lentement », note Rachel Chagnon, professeure de droit à l’UQAM et chercheuse à l’Institut de recherches et d’études féministes.

Elle reconnaît toutefois que le milieu est très éclaté et connaît des réalités très différentes. Un danseur n’a par exemple pas la même expérience de harcèlement qu’un acteur ou un musicien. « C’est bien d’avoir une référence, une formation globale à laquelle on ajoute des petites formations plus ciblées dans chaque secteur », propose-t-elle.

Chose certaine, une formation doit être obligatoire pour que cela soit un incitatif réel à la participation, ajoute la sociologue Sandrine Ricci, s’appuyant sur sa connaissance des outils de prévention en milieu universitaire. « Ça s’applique au milieu culturel et, en fait, à tous les milieux de travail, dès lors qu’il y a de l’humain et donc des possibilités de violences sexuelles. »

« Et il faut surtout des formations de suivi pour renouveler l’engagement et s’assurer que les comportements changent réellement », ajoute Mme Chagnon.

 

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