Le ministère de la Culture ferme discrètement sa bibliothèque

La Société des Dix déplore la fermeture de ce centre et s’inquiète de la mise en danger de son patrimoine documentaire.
Photo: Jean Gagnon Creative Commons La Société des Dix déplore la fermeture de ce centre et s’inquiète de la mise en danger de son patrimoine documentaire.

Le ministère de la Culture et des Communications (MCC) a fermé discrètement sa bibliothèque gouvernementale, sise sur Grande Allée à Québec, le 5 octobre dernier. Ce centre de documentation comprend 27 000 titres, dont beaucoup de rapports et d’enquêtes spécifiques introuvables ailleurs. La Société des Dix, ce regroupement d’historiens québécois et de chercheurs émérites, déplore la fermeture de ce centre et s’inquiète de la mise en danger de son patrimoine documentaire. Une fermeture qui s’inscrit dans ce qui ressemble de plus en plus à un délestage des bibliothèques gouvernementales.

« On peut se demander si on n’est pas cordonnier mal chaussé lorsqu’on est un ministère qui se départ d’un centre de documentation patrimonial, alors qu’on est responsable de la sauvegarde du patrimoine matériel et immatériel », déclare Fernand Harvey, professeur à l’Institut national de recherche scientifique. Ce spécialiste des politiques culturelles québécoises est membre de la Société des Dix et cosignataire d’une lettre ouverte envoyée au Devoir. Si cette bibliothèque est confidentielle, on ne saurait minimiser l’incidence de sa fermeture, expliquent les Dix.

« Le MCC ferme sa bibliothèque. Juste cet énoncé est un non-sens », estime Line Lamarre, présidente du Syndicat des professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ). C’est à la suite du départ des deux employés (une retraite et un changement d’emploi), l’été dernier, « que le MCC a entrepris une analyse des besoins et une réflexion sur la prestation des services », selon le ministère. La bibliothèque accueillait quelque six heures de consultation par semaine. Même s’il n’y a pas eu de pertes d’emplois, « le ministère et la ministre devraient donner l’exemple dans ce dossier », croit Mme Lamarre. « Et donner les moyens pour que les bibliothèques vivent, soit du personnel, des bibliothécaires et des ressources pour faire le virage numérique qui assurerait qu’on garde la mémoire longtemps. On en est loin, de la numérisation, dans la fonction publique actuellement », ajoute-t-elle. La Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec déplore aussi la fermeture.

La littérature grise

Selon le MCC, « il ne s’agit pas vraiment d’une fermeture puisque le centre de documentation est toujours accessible aux employés et que ceux-ci peuvent toujours emprunter des documents », explique Émilie Mercier, de l’équipe des relations médias. Selon les informations obtenues, il n’est pas prévu que des services, même minimaux, y soient offerts. La collection comprend des ouvrages sur le patrimoine, les communications, les médias, la propriété intellectuelle, la radiodiffusion et la télédiffusion, le cinéma, l’histoire du Québec et des territoires, la muséologie, la littérature québécoise, le financement du domaine des arts au Québec et au Canada et l’archéologie.

Laurier Lacroix, Lucie Robert, Yvan Lamonde et les autres membres de la Société des Dix rappellent que cette bibliothèque cumulait les informations récentes dans le domaine culturel, en plus d’être un patrimoine documentaire. « On y trouve toutes les études et anciens rapports spécialisés commandés par le ministère au fil des années depuis sa fondation. Il y a là des dossiers colligés et des documents imprimés qui entrent dans la catégorie dite de la “littérature grise”, qu’on ne trouve pas […] ailleurs. »

La littérature grise ? « Des rapports, des dossiers, des enquêtes », explique de vive voix M. Harvey. « Comme une enquête faite par le ministère sur la situation de la musique dans les années 1970, par exemple. Ça existe en un seul exemplaire, et c’est là », et il faut un bibliothécaire pour la trouver, illustre le spécialiste. « Faut-il le rappeler, tout n’est pas numérisé et disponible sur Internet », poursuivent les Dix. Et si, pour M. Harvey, la numérisation de la collection peut être une solution, « avec les ressources disponibles, j’imagine mal que cette stratégie soit retenue ».

Ces lieux mystérieux

La bibliothèque du ministère de la Culture fait partie du vaste et méconnu réseau des bibliothèques gouvernementales du Québec. Leur histoire, fascinante, remonte presque aux origines du pays, indique l’historien Gilles Gallichan, et s’articule d’abord autour des bibliothèques parlementaires, avant de connaître un essor au XXe siècle. La bibliothèque gouvernementale est « un outil de conception et de planification politique et une mémoire », explique l’ex-bibliothécaire de l’Assemblée nationale. « Elle sert aux fonctionnaires et aux directeurs de service pour répondre aux législateurs, avec une documentation particulière très précise. »

Elle fournit la documentation et les analyses pour les prises de décisions gouvernementales et contribue à la formation continue des employés. C’est donc une certaine vision du savoir politique et démocratique, appuyé sur des données probantes et vivantes, que ces bibliothèques véhiculent. En 1971, on en comptait 50, développées sans planification, s’additionnant sans organisation. En 2007, 85 bibliothèques étaient nourries par les crédits de l’État. Le ministère de la Santé, le plus important du Québec, a fermé la sienne en 2015. Le SPGQ note ce qui semble être un plan large de fermeture. « En 2010, nous avions 88 bibliothécaires de la fonction publique. Nous en avons 53 en 2021, soit une baisse d’effectif de 23 % en 10 ans », chiffre le conseiller à l’information du syndicat, Philippe Desjardins.

Au ministère du Travail, on indique que, depuis 2000, au moins 35 de ces centres de documentation ont été fermés ou digérés par la Bibliothèque administrative Cécile-Rouleau. Cette dernière compte 30 employés ; le ministère ne pouvait confirmer le nombre d’employés dans les autres bibliothèques gouvernementales.

Si, selon le MCC, elle a été fondée en 1994, cette bibliothèque serait plutôt fille de la bibliothèque des Affaires culturelles (1980) et de celle du ministère des Communications (1972), selon M. Gallichan. La Société des Dix la voit naître en 1961. « Il y a là un patrimoine documentaire, et la première chose à faire, c’est un inventaire pour déterminer ce qui est à garder, conclut M. Harvey. Ensuite, quelles stratégies pour préserver cette documentation ? Il faudrait que le ministère de la Culture soit la conscience culturelle de l’État au sein du gouvernement. On se demande si c’est encore le cas. »

À voir en vidéo