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Le Musée Stewart ferme ses portes pour de bon

Forcé de fermer en raison de la crise sanitaire, le Musée Stewart a enregistré une réduction de 95 % de ses revenus provenant de sa billetterie, de la location d’espaces ou encore des ventes de sa boutique.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Forcé de fermer en raison de la crise sanitaire, le Musée Stewart a enregistré une réduction de 95 % de ses revenus provenant de sa billetterie, de la location d’espaces ou encore des ventes de sa boutique.

Affaibli financièrement par la pandémie, le Musée Stewart, situé au cœur de l’île Sainte-Hélène à Montréal, a fermé définitivement ses portes mardi. Si la totalité de sa collection déménagera au Musée McCord, l’avenir du bâtiment historique qui l’hébergeait demeure incertain. Des voix s’élèvent pour qu’il conserve sa vocation muséale, d’autres souhaitent surtout qu’il ne reste pas à l’abandon.

« On savait que le Musée Stewart devrait un jour fermer ses portes puisqu’on souhaitait regrouper sous le même toit les collections du Musée Stewart et du Musée McCord après leur fusion en 2013. La pandémie a devancé ce rapatriement, la situation était devenue intenable », confie au bout du fil la présidente et cheffe de la direction du Musée McCord Stewart, Suzanne Sauvage.

La dernière année s’est révélée particulièrement difficile pour cet établissement fondé en 1955 par l’homme d’affaires et philanthrope David M. Stewart. Forcé de fermer pendant plusieurs mois en raison de la crise sanitaire, le musée a enregistré une réduction de 95 % de ses revenus provenant de sa billetterie, de la location d’espaces ou encore des ventes de sa boutique. S’ajoute à ces pertes une diminution importante des contributions financières de fondations qui appuient le musée et une augmentation constante des frais de fonctionnement.

Mme Sauvage note toutefois que le musée vivait déjà des temps difficiles avant même que la pandémie ne frappe. Après de beaux jours, notamment lors de l’Expo 67, il a perdu peu à peu de sa popularité et a commencé à souffrir de sa situation insulaire. « C’est difficile d’attirer les Montréalais et les touristes sur l’île alors que toute l’activité culturelle se passait au centre-ville, autour de la Place des Festivals », explique-t-elle.

La fermeture du bâtiment pendant plus de deux ans entre 2008 et 2011, pour des travaux de rénovation majeurs, n’a en rien amélioré la situation, le musée n’ayant jamais retrouvé l’achalandage d’antan.

Déménagement

Si elle qualifie la fermeture du musée de « crève-cœur », Mme Sauvage estime que c’est néanmoins un mal pour un bien. Abritées au Musée McCord, qui jouit d’une position enviable au centre-ville de Montréal, les collections auront davantage de visibilité auprès du public.

Le déménagement des quelque 27 000 artefacts, documents d’archives et livres rares en lien avec la présence européenne en Nouvelle-France et en Amérique du Nord, doit se dérouler au cours de la prochaine année. Pendant ce temps, le public pourra continuer d’apprécier les collections grâce à des expositions virtuelles et une nouvelle plateforme numérique qui sera lancée l’automne prochain.

Les employés resteront quant à eux en poste dans les prochains mois, pour orchestrer le déménagement. Le musée assure que « tous les efforts seront déployés pour limiter les licenciements » en réaffectant les principaux concernés au Musée McCord.

« On souhaite toujours avoir un nouvel emplacement pour regrouper les collections des Musées McCord et Stewart. Le projet est sur pause, mais il devrait être relancé. C’est impératif, car on va manquer de place pour conserver et diffuser les collections », poursuit Mme Sauvage.

Quant au fort de l’île Sainte-Hélène, elle espère qu’il retrouvera vite une vocation. Le Musée McCord Stewart a d’ailleurs déjà recommandé à la Société du parc Jean-Drapeau (SJD), qui en est le propriétaire, d’en faire un musée militaire pour raconter l’histoire de cet édifice construit dans les années 1820 et inscrit au Répertoire du patrimoine culturel du Québec.

Contactée par Le Devoir, la SJD a indiqué qu’il était « trop tôt pour commenter la fermeture du Musée et la prochaine vocation du bâtiment ». On assure qu’une réflexion sera amorcée prochainement pour évaluer les options sur la table.

La mairesse Valérie Plante s’est quant à elle dite « déçue de la fermeture du musée Stewart qui, comme tant d’institutions muséales, a souffert de la COVID-19 ».

Un témoin de l’histoire

Pour Guy Vadeboncœur, ancien conservateur en chef et ancien directeur du Musée Stewart, il est important que le bâtiment qui l’accueillait soit « précieusement conservé » et demeure un lieu de diffusion de l’histoire.

L’homme désormais à la retraite a passé près de 50 ans — soit toute sa carrière — à arpenter les couloirs de l’établissement qu’il connaît comme le fond de sa poche. « Les gens savent que c’était une caserne militaire construite par les Britanniques au 19e siècle. Mais savent-ils que des prisonniers d’origine italienne, envoyés par l’Angleterre, y ont été enfermés pendant la Seconde Guerre mondiale ? Que le sous-sol de la cour du musée abritait une citerne d’eau pour recueillir les eaux de pluie pour en faire des réserves en cas de siège ? Ou que la cour était fermée par un bâtiment en bois qui a été démoli lors de la construction du pont Jacques-Cartier dans les années 1930 ? » donne-t-il en exemple.

Il partage ainsi l’avis de Mme Sauvage et aimerait qu’un nouveau musée y voie le jour pour raconter l’histoire du fort ainsi que le rôle militaire de Montréal.

De son côté, la fondatrice du Centre canadien d’architecture, Phyllis Lambert, rejette l’idée d’y installer un nouveau musée, rappelant à quel point le Musée Stewart a souffert de sa position insulaire. « Il va vivre les mêmes difficultés et n’aura pas assez d’achalandage. Il faut trouver une nouvelle vocation pour cet édifice, une vocation qui saura attirer les Montréalais et les touristes, quand ils reviendront. Pourquoi pas un formidable restaurant ou quelque chose comme ça ? » propose-t-elle.

Chose certaine, le temps presse pour trouver comment réhabiter les lieux afin d’éviter que cette « richesse patrimoniale » ne se retrouve à l’abandon, dit-elle. « Le bâtiment est dans un très bon état, la firme d’architecte qui a mené les travaux en 2008 y a fait un très beau travail. Maintenant, il faut s’assurer de bien le protéger et de vite lui trouver une vocation. Il y a trop de bâtiments anciens qui n’ont pas été mis de côté et n’ont pas été protégés à Montréal, il faut cesser cette tendance. »

La directrice adjointe des politiques à Héritage Montréal, Taika Baillargeon, partage son inquiétude. « Il suffit de quelques années de vacance, à peine deux ou trois ans, pour qu’un bâtiment soit endommagé de façon problématique. Il ne faut pas que ça arrive », renchérit-elle.

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