Raymond Lévesque est décédé à l’âge de 92 ans

Également poète, romancier et dramaturge, on doit à Raymond Lévesque notamment «Quand les hommes vivront d’amour», célèbre chanson composée par l’artiste en 1956.
Photo: Pedro Ruiz Archives Le Devoir Également poète, romancier et dramaturge, on doit à Raymond Lévesque notamment «Quand les hommes vivront d’amour», célèbre chanson composée par l’artiste en 1956.

Le poète de Quand les hommes vivront d’amour n’aura jamais connu l’avènement du jour béni qu’il célébrait. À l’annonce de son décès, on se prend soudain à fredonner les mots de sa fameuse chanson. « Ce sera le paradis sur terre / Et nous nous serons morts, mon frère. » Comme de fait… Raymond Lévesque nous a quittés, emporté par la COVID-19 à 92 ans. Ce pionnier culturel avait même inspiré Félix Leclerc et ouvert la voie en France à la chanson québécoise. Il aura eu tant de cordes à son arc : auteur-compositeur, dramaturge, poète, romancier, cet artiste-là. Cinq cents chansons, cinq pièces de théâtre, cinquante revues humoristiques, divers monologues, sept recueils de poésie, une autobiographie, un recueil de missives imaginaires, Alouette…

Quand les hommes vivront d’amour, rengaine idéaliste, des générations de chanteurs se la seront mise en bouche depuis près de trois quarts de siècle. Un doux message de paix, en envol de colombe, d’un homme pourtant reconnu pour ses coups de gueule, ses bougonneries, son franc-parler. Il prenait à bout de bras les contradictions de la vie, à coups d’outrances, de traits soulignés et parfois de cette légèreté de ballerine : Quand les hommes vivront d’amour. Pensez donc…

Aux prises depuis les années 1980 avec la surdité, Raymond Lévesque écrivait toujours, loin des feux de la rampe, et continuait à participer à la vie politique québécoise, ne remisant jamais son rêve d’indépendance, par-delà les aléas de la cause. En 2005, on l’aura vu refuser le Prix du Gouverneur général, pour ne pas accepter de cadeaux du fédéral. Allez changer les convictions du vieux barde de Bozo-les-culottes

Lui qui avait appris le piano grâce à sa grand-mère ne venait pas de la haute. À l’écoute de Charles Trenet, il s’est mis à composer des chansons sans savoir où l’aventure allait le mener.

Initié à l’art dramatique par la célèbre madame Audet et au piano par Rodolphe Mathieu, puis repêché par Fernand Robidoux en 1947 pour chanter ses compositions sur les ondes de CKAC, il fit son chemin. Les très riches heures de l’aventure culturelle québécoise, il les aura toutes égrainées. Aux côtés de Jacques Normand au célèbre Faisan Doré, cabaret de toutes les découvertes et des mille plaisirs. Déjà présent dès les débuts de la télévision, Raymond Lévesque coanimait aux côtés de Colette Bonheur la série de variétés Mes jeunes années. L’histoire de nos arts populaires s’est jouée beaucoup en compagnie de cet homme-là qui n’a jamais prétendu frayer dans les beaux quartiers.

En France et au Québec

Pauline Julien et Marie-Josée Longchamps l’ont interprété, mais aussi des grands noms de la chanson française, comme Bourvil et Cora Vaucaire. Car il avait habité la France entre 1954 et 1959, et enregistré ses disques sous étiquette Barclay. Au départ, arrivé là-bas armé de ses rêves, errant d’une boîte à chanson à l’autre. L’acteur-chanteur Eddie Constantine s’était pris de sympathie pour cet homme qui avait connu comme lui la misère des débuts. « Je lui avais chanté Quand les hommes vivront d’amour a capella, confiait-il au Devoir. Il était resté songeur un moment et m’avait dit : “C’est d’accord. Je vais l’enregistrer.” Ce qu’il fit le mois suivant. » Avec au rendez-vous le succès dans bien des langues. En France, de grandes vedettes du temps ont chanté ses mots.

Cette chanson culte allait être reprise partout. Charlebois, Leclerc et Vigneault l’ont entonné 20 ans après sa création, le relançant comme un hymne au Québec libéré. La surdité de Raymond Lévesque l’empêcha de l’entendre en occitan, en allemand, en espagnol. Ça l’attristait un brin. Mais le chantre en goûtait particulièrement une autre : Dans la tête des hommes, reprise par Georges Dor et Pauline Julien. Il espérait la voir percer un jour et ses vœux s’envolent au vent après son départ.

Lundi, bien des politiciens de toute obédience ont souligné la mort du vieux patriote. Mais les nationalistes ont vraiment perdu un des leurs. Yves-François Blanchet du Bloc québécois lui lançait : « Il n’a pas eu le pays dont il rêvait, mais on lui chantera le jour venu. » François Legault a qualifié Quand les hommes vivront d’amour d’une des plus belles chansons de tous les temps. Quant à Pierre Karl Péladeau, il rappelait que des milliers de Québécois perdent l’auteur de leur hymne à l’amour. Tous ont souligné en filigrane ou en lettres d’or son rôle de bâtisseur. Raymond Lévesque n’aura pas quitté les murs de Montréal. Depuis 2011, une fresque nous renvoie l’image dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve de celui qui a toujours senti battre son cœur au plus près de son peuple.

Avec Boris Proulx

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