La recherche bloquée par manque d’accès aux archives

Tous les centres d’archives consultés par<i> «</i>Le Devoir» profitent de la pandémie pour prendre un énergique tournant numérique.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Tous les centres d’archives consultés par «Le Devoir» profitent de la pandémie pour prendre un énergique tournant numérique.

Les espaces de travail en bibliothèque ont rouvert. Mais les centres d’archives de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), les plus importantes et les plus consultées du Québec, restent fermés. Conséquence ? Des recherches universitaires, qui demandent souvent un accès direct aux documents qui sont conservés dans ces centres, sont bloquées depuis mars dernier. Certains étudiants sont figés dans leur parcours, et des chercheurs immobilisés dans leurs projets.

Le professeur de l’Université Laval Jonathan Livernois sonne l’alarme dans une lettre ouverte envoyée au Devoir. M. Livernois travaille à une biographie du poète et ministre Gérald Godin (1938-1994) qui requiert une plongée régulière dans l’important fonds d’archives du poète, appartenant à BAnQ.

« On se questionnera sur les raisons qui empêchent les chercheurs de consulter des documents. Faut-il rappeler que ce travail se fait de manière solitaire, dans des locaux fermés ? Qu’il est possible de faire des recherches dans les fonds sans contact avec les employés qui sont déjà sur place ? Il n’y a là pas ou peu de risques de contamination. C’est ainsi que les centres d’archives universitaires — à l’Université Laval, par exemple — demeurent ouverts et offrent des rendez-vous aux gens qui souhaitent dépouiller et consulter des fonds de recherche déterminés à l’avance », note le spécialiste de l’histoire littéraire et intellectuelle du Québec.

À l’Université de Montréal, si les délais sont plus longs, la recherche s’est toujours poursuivie, mentionne la porte-parole Geneviève O’Meara. À l’UQAM, depuis l’été, « la salle de consultation est accessible de façon très limitée pour les membres, qui doivent en faire la demande [à l’avance]. Les chercheurs externes peuvent aussi faire appel au service à distance et recevoir l’information numérisée », détaille Jenny Desrochers, du service des communications.

À Concordia, le centre de consultation est fermé, parce qu’il était en cours de déménagement et parce que tout le campus est fermé, explique l’archiviste Marie-Pierre Aubé. « On répond par archives numériques sans frais, car la situation est exceptionnelle. Mais on reçoit environ 400 demandes de chercheurs par année : ce n’est rien comparativement à BAnQ. »

Demandes urgentes

La conservatrice et directrice générale des Archives nationales à BAnQ, Hélène Laverdure, est bien consciente que les grandes recherches de fonds sont bloquées actuellement. Complètement fermées en mars 2020, les archives de BAnQ ont commencé en mai à répondre aux demandes urgentes, « concernant surtout l’état civil, les jugements de divorces, ou les documents nécessaires à l’établissement de contrats », par exemple.

Plusieurs outils de recherche numériques ont été raffinés depuis le début de la pandémie. L’été dernier, une réouverture, sur rendez-vous, s’est faite. « Ça fonctionnait très bien ; nos archivistes contactaient en amont les chercheurs, ciblaient les demandes, et sortaient les documents à l’avance. C’était sécuritaire. » Avec le passage en zone rouge, refermeture. « On respecte les directives de la Santé publique. C’est sûr qu’il y a moyen que la recherche soit sécuritaire ; mais ça demande encore des employés qui se déplacent, qui prennent les transports en commun. Je préfère être prudente. S’il y a allègement des mesures sanitaires, je vais suivre le mouvement. »

Prendre le pas numérique

La chercheuse et professeure en histoire à l’UQAM Joanne Burgess déplore également la fermeture des archives de BAnQ, et aussi celles d’autres centres dans le monde.

« Ça a des impacts sur les projets de vie des étudiants, ça va étirer des scolarités. Il y a deux cas de figure : les étudiants qui commencent leur maîtrise ou leur doctorat et qui ont besoin d’avoir un contact direct avec les archives pour juger de la pertinence de différents fonds, selon la richesse du matériel. Et les étudiants plus avancés qui n’ont plus accès aux fonds choisis, et qui se retrouvent dans les limbes. »

Si la recherche s’effectue sur de nombreuses années, le respect des échéanciers reste nécessaire. « C’est long, mettre en place des conditions de recherche, conditions qui peuvent inclure d’avoir accès aux archives pendant six à huit mois. » Mme Burgess elle-même a dû ralentir ses recherches. « Il y a une part qu’on peut parfois faire à distance, mais pas toujours. BAnQ peut numériser [des documents] pour nous. »

En effet, tous les centres d’archives consultés par Le Devoir profitent de la pandémie pour prendre un énergique tournant numérique. « Mais encore faut-il trouver les documents, note Mme Burgess, et les instruments de recherche ne sont pas toujours assez précis. Et il faut payer. Pour faire numériser neuf conventions collectives, j’ai dû payer 350 $. Normalement, je dois restreindre mes coûts de recherches au minimum. »

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