Deux directrices artistiques au Festival TransAmériques

C’est en prônant une approche axée notamment sur un dialogue semblable à ceux que vivent les artistes en création que Martine Dennewald (à gauche) et Jessie Mill ont convaincu le FTA d’adopter leur approche en tandem.
Photo: Festival TransAmériques C’est en prônant une approche axée notamment sur un dialogue semblable à ceux que vivent les artistes en création que Martine Dennewald (à gauche) et Jessie Mill ont convaincu le FTA d’adopter leur approche en tandem.

Deux têtes valent mieux qu’une. Quatre oreilles permettent de mieux écouter. Deux bouches, de discuter davantage. Et quatre yeux, de voir plus d’artistes et de spectacles, dans des théâtres tout petits comme dans les immanquables grands festivals.

C’est en prônant une approche horizontale, axée sur le leadership partagé et sur un dialogue semblable à ceux que vivent les artistes en création que Jessie Mill et Martine Dennewald ont convaincu le Festival TransAmériques d’adopter leur approche en tandem. Les deux directrices artistiques remplaceront Martin Faucher en juin prochain, tout de suite après la prochaine édition du plus grand festival de création en Amérique du Nord — quelle qu’en sera la forme, transformée ou non par des mesures sanitaires.

« Nous sommes deux, et parce que nous sommes deux, nous sommes une multitude. » En entrevue conjointe, Martine Dennewald emprunte les mots de Jessie Mill, et par ce partage expose la complicité des deux nouvelles directrices, tangible même par le truchement des écrans séparés de Zoom.

Si Jessie Mill est au FTA depuis plus de six ans, elle n’a pas envisagé un seul instant de briguer la direction artistique du festival seule. « Peut-être à cause du rôle que j’y occupais [dramaturge et conseillère artistique, un poste qui sera supprimé, intégré désormais à la direction]. Mon rôle était de soutien et d’accompagnement de Martin, je ne me projetais pas à sa place. La proposition du tandem était nécessaire à mon élan vers la direction. J’ai mené beaucoup, beaucoup de projets à deux. Pour moi, il y a là une question élémentaire de joie quotidienne au travail. »

Son binôme, encore au Luxembourg, s’est au contraire préparé depuis ses 18 ans à la direction artistique d’un festival international artistique. Études en dramaturgie et en gestion culturelle, direction artistique depuis 2015 du Festival Theaterformen en Allemagne, Mme Dennewald parle aussi huit langues, apprises entre autres pour lui permettre d’avoir une communication libre avec les artistes. « Le fait de devoir discuter de chaque décision qu’on prendra est un miroir du processus décisionnel des artistes, quand ils travaillent en groupe. Même des dissensus sur une proposition artistique viennent enrichir le dialogue. » Dialogue qui, chez Mme Mill, rend « le doute fécond. »

Les imaginaires restés dans l’ombre

« Il y a des réservoirs d’imaginaires inouïs que nos habitudes et les pouvoirs du marché nous ont fait négliger », écrit Jessie Mill dans le communiqué annonçant la double nomination. Les deux femmes sont hyperconscientes de leurs responsabilités, accrues par le contexte qui a révélé la fragilité des artistes, et de l’ADN du FTA. Parmi leurs premiers chantiers se trouve un travail sur l’idée des territoires. En commençant par « l’île de la Tortue », les Amériques.

« Sans revenir à ce qu’était le FTA en 1985, on veut voir quel pourrait être l’axe vertical Sud-Nord/Nord-Sud, et comment il a changé », explique Mme Dennewald. « Quels sont les rapports avec les arts des premiers peuples ? Avec les artistes noirs ? Métis ? De la diaspora ? Qu’est-ce que le nationalisme, qu’on a vu se développer, et la migration qui le challenge ont fait dans les dix dernières années ? Ça, c’est un terrain qui va beaucoup nous intéresser. »

La proposition du tandem était nécessaire à mon élan vers la direction. J’ai mené beaucoup, beaucoup de projets à deux. Pour moi, il y a là une question élémentaire de joie quotidienne au travail.

 

Jessie Mill : « Martine a travaillé sur l’Asie du Sud-Est pour une édition. Ce n’est pas en y allant une fois qu’on fait ça, mais en y retournant, et dans son cas en apprenant le japonais, et en se liant à des collègues. Moi je suis beaucoup allée en Afrique de l’Ouest ces dernières années. J’ai envie que ça paraisse dans le Festival. Il faut se demander avec les artistes ce qu’on peut faire ensemble. Ces discussions parfois doivent aller plus loin que “Est-ce que ce spectacle marcherait dans le Prospero ou dans la 5 Salle ?” Si un spectacle a été présenté en extérieur avec des ampoules dans des cans de conserve et que c’était fabuleux, est-ce que le mettre sous les projecteurs va le dénaturer ? On aimerait expérimenter ces questions extrêmement concrètes avec les artistes, Montréal, et les festivaliers. »

Il y a déjà une petite réponse de ce qu’elles instaureront, et de leur réaction au contexte pandémique, dans les Respirations lancées par le FTA l’automne dernier. Une enveloppe de 244 000 $ qui a été divisée entre 27 projets portés par 42 créateurs, sans impératif de production ni de résultats. Des sous pour penser et créer, pour essayer. « Ce genre de dispositif nous parle beaucoup », mentionne Mme Mill.

Sans revenir à ce qu’était le FTA en 1985, on veut voir quel pourrait être l’axe vertical Sud-Nord/Nord-Sud, et comment il a changé

 

« On a envie de construire davantage dans des processus et des conversations ouverts aux artistes ; ceux d’ici, et d’ailleurs. De les inviter à collaborer à Montréal, de déplacer un peu les conversations. La question de comment penser le grand jardin planétaire, comment voyager, était déjà présente : elle devient prioritaire. Il va encore falloir faire venir des grands ensembles. Le FTA est international, et c’est essentiel dans le paysage. Mais comment travailler autrement ? Doit-on toujours faire venir le grand ensemble au complet, ou seulement parfois un ou deux artistes ? Est-ce que les spectacles peuvent se déplacer pour plus que deux représentations ? Peut-on faire ensuite des spectacles dans les régions ? »

Martine Dennewald : « Ce sont des questions qui étaient présentes avec les artistes depuis des années déjà, mais l’époque vient les renforcer. Un festival qui veut être près de la création contemporaine a le devoir d’écouter les artistes aussi au niveau de l’organisationnel, de créer un environnement dans lequel les artistes se sentent bien aussi de présenter, en ne pensant pas seulement à la grandeur de la salle, mais aussi la manière de faire, de parler, d’écouter. »

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