Rafraîchissante culture

Un été à 10 °C . C'est la tiédeur de saison chez les Inuits de l'Arctique canadien. Or depuis le 26 juin, on peut respirer un peu de leur air à Paris, où l'Espace culturel inuit s'est ouvert rue des Fêtes, dans le XIXe. L'association lancée voilà près de dix ans par la responsable de la Galerie (parisienne) d'art inuit, Martine Lena, est à présent aux mains d'une équipe d'ethnologues menée par Sylvie Teveny.

Depuis l'époque du Nanouk («Ours polaire», un prénom souvent donné aux garçons) de Robert Flaherty, tourné en 1922 grâce à l'argent des fourreurs Revillon Frères, un monde a mué: les Inuits («êtres humains») — on dit «un Inuk», «des Inuits» — roulent en motoneige, voyagent sur Internet, et ne portent plus autour du cou cette plaque avec chiffres et lettres qui permit aux autorités canadiennes, dans les années 1950, de les identifier. Les hommes sont encore largement pêcheurs et chasseurs, mais ceux qu'on appela les Esquimaux («mangeurs de viande crue») deviennent à vive allure médecins, instituteurs ou avocats. Après tout, ces Inuits-là ont un territoire depuis 1999 — le Nunavut («Notre terre») —, cédé par le Canada, et leur Assemblée législative. Mieux lotis en cela que leurs frères sibériens, et susceptibles de servir de modèles aux Inuits du Québec. Une Conférence circumpolaire inuite est même interlocutrice de l'ONU pour les 130 000 Inuits du monde, inquiets de vivre de très près la fonte de la banquise sous les coups de l'effet de serre.

Bilboquets et feuilles de raisin d'ours

Rue des Fêtes, on redevient des enfants qui apprennent à tracer cette écriture syllabique à l'allure de sténo, inventée pour un peuple de l'oral à la fin du XIXe siècle par des missionnaires protestants «pour mieux transmettre la parole biblique», explique Sylvie Teveny. Juste trois voyelles (a, i, u) qui s'emmêlent aux consonnes pour donner de longs mots-phrases: «l'endroit où l'on essaie de se procurer de la grande huile» (c'est la «station-essence»), ou «l'endroit ou le moment où l'on attend sans joie de tirer une leçon d'un événement passé, difficile et que l'on ne souhaite pas revivre» — aura-t-on reconnu la «prison»?

Au Nunavut, si les montants de portes ne sont plus faits d'os de pénis de morses, les enfants jouent encore avec des crânes de renards ou de lièvres polaires devenus bilboquets, et les femmes endossent toujours l'amauti, ce vêtement «qui sert à porter un enfant» et à l'allaiter sans l'exposer au froid. On construit toujours l'igloo («la maison») en période de chasse (un petit nécessite deux à trois heures de travail). Et dans la toundra, d'une richesse insoupçonnée aux beaux jours, les vieux cueillent fleurs de sureau, trèfle rouge, ronce de petit-mûrier, mélisse ou feuilles de raisin d'ours pour en faire des tisanes-remèdes, vendues dans le sud du Canada. Un des savoirs du passé qui ont leur part à présent au Collège arctique du Nunavut, à Iqaluit, la capitale, où les études mènent jusqu'à bac +2. Cinq siècles ont coulé depuis la première rencontre des «Êtres humains» avec les «Gros Sourcils», plaisant surnom du Blanc.
- Espace culturel inuit, 11, rue des Fêtes, 75019 Paris. Ouvert du mercredi au samedi, de 11h à 19h. Entrée libre.
- À lire: Les Inuit de l'Arctique canadien, textes recueillis par Pauline Huret, coédition Cidef-AFI/Inuksuk, Québec, 2003.