Festival Juste pour rire - Un petit faible pour l'irrévérencieux

Avec son dernier spectacle, Dieudonné persiste et signe.
Photo: Jacques Nadeau Avec son dernier spectacle, Dieudonné persiste et signe.

Pavé dans la marre de la complaisance. Mue par la polémique, l'irrévérence semble déplacer les foules lors de cette 22e édition du Festival Juste pour rire. Pour le plus grand bonheur des deux fiers ambassadeurs de la chose cette année: Dieudonné M'Bala M'Bala, l'homme accusé en début de semaine dernière d'antisémitisme par un organisme de défense des droits des juifs, et Laurent Gerra, l'imitateur franc-tireur qui s'attaque à la bêtise humaine et médiatique, que l'on ose rarement dénigrer.

Dans la rectitude ambiante, la recette, de toute évidence, séduit avec son petit côté rafraîchissant, comme l'a prouvé samedi soir dernier Dieudonné, l'humoriste français, partiellement camerounais, par qui le scandale est arrivé à Montréal avant même qu'il n'ouvre la bouche. Son spectacle, Mes Excuses, présenté au Théâtre du Nouveau Monde laissait présager le pire pour plusieurs. Et ils avaient visiblement raison de s'inquiéter.

Cloué au pilori en France par la frange bien-pensante de la société pour des propos jugés offensants à l'endroit des politiques nationales israéliennes et de la victimisation à outrance de la communauté juive, Dieudonné persiste et signe. Avec des excuses en forme, finalement, de deuxième salve visant ceux qui l'ont «lynché comme une crevure», faisant de l'humoriste «l'axe du mal à [lui] tout seul» et «la branche humoristique d'al-Qaïda», lance-t-il d'entrée de jeu.

L'«irresponsable professionnel» — c'est lui qui le dit — ne regrette donc rien. Et ses excuses formelles théâtralement présentées au peuple élu en ouverture posent finalement les jalons de deux heures de commentaires acerbes et cyniques pour mieux dénoncer le racisme, la censure et toutes ces vérités qui, au nom de la «pensée unique», ne peuvent être remises en question.

Dieudonné, lui, ne s'en prive pas, tapant ici sur Bernard-Henri Lévy, l'un de ses détracteurs qui a appelé au boycott de son spectacle en France — «l'apôtre de la bêtise», dit-il —, sur Patrick Bruel et Bertrand Cantat, et repassant une deuxième couche là sur le côté «excessif du sionisme», sur le mur en cour de construction en Israël pour isoler les territoires palestiniens, sur la complaisance des médias à l'égard des politique d'Ariel Sharon et sur sa «diabolisation» par les tenants de l'axe «américano-sioniste».

Avec une panoplie de personnages au racisme crasse, tout aussi détestables les uns que les autres, et une poignée d'interactions avec son technicien, placé dans une cage sur scène pour des raisons de sécurité, la formule est d'une efficacité redoutable. Et une chose est sûre, il n'ira «pas en tournée en Israël» avec ce spectacle, assène Dieudonné, un sourire sournois affiché sur le visage.

Deux pieds dans la crétinerie

Son compatriote Laurent Gerra, lui, aurait plus de chance d'obtenir un visa pour la Terre Promise avec son one-man-show baptisé Laurent Gerra dans... Laurent Gerra et présenté cette semaine au Centre Pierre-Péladeau.

C'est que, contrairement à Dieudonné, le communautarisme n'est pas vraiment dans la ligne de mire de cet imitateur, «humoriste vulgaire», comme il se définit lui même en montant sur scène. Mais les frappes chirurgicales lancées sur le monde artistique n'en demeurent pas moins savoureuses.

L'homme connaît bien le Québec pour y avoir séjourné souvent et pour aussi y avoir rencontré l'amour, la chanteuse Lynda Lemay. Résultat: son spectacle très franco-français devient à Montréal un brin adapté à la couleur locale. Et Céline Dion, Robert Gillet, Lara Fabian, Roch Voisine et Guy Cloutier en prennent pour leur rhume. Tout comme d'ailleurs Jean Charest, Paul Martin, les jeunes chanteurs sans saveur de Star Académie et la fille par qui le malheur est arrivé au Québec, Julie Snyder. «Vous nous avez envoyé vos merdes, mais au moins elle est revenue ici avec les nôtres», dit-il en parlant de la productrice et du concept de l'émission vendue l'an dernier à TVA.

Les propos sont crus et insolents. Mais, chaque fois, ils reçoivent, autant chez Gerra que Dieudonné, les éclats de rire des foules conquises par cet irrespect dévastateur, critique et hautement engagé qui fait parfois défaut dans le paysage médiatique d'ici. Le tout se termine aussi par des applaudissements debout... mais cela ne veut rien dire, puisque tous les spectacles à Montréal se concluent ainsi.