Fabien Cloutier aime frapper des deux bords

Parce qu’il porte plusieurs casquettes — auteur, comédien, humoriste, animateur —, Fabien Cloutier n’a pas manqué de boulot au cours de cette année difficile pour bien des créateurs et durant laquelle, paradoxalement, on aura rarement autant répété à quel point la culture est nécessaire et salvatrice.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Parce qu’il porte plusieurs casquettes — auteur, comédien, humoriste, animateur —, Fabien Cloutier n’a pas manqué de boulot au cours de cette année difficile pour bien des créateurs et durant laquelle, paradoxalement, on aura rarement autant répété à quel point la culture est nécessaire et salvatrice.

C’était le 18 mars dernier, aussi bien dire une autre époque. « Peut-être qu’on apprendra quelque chose collectivement de tout ça », disait Fabien Cloutier au micro de Plus on est de fous, plus on lit !, au moment où s’amorçait la crise sanitaire qui nous afflige. Le comédien et auteur n’était évidemment pas le seul à espérer que l’adversité révèle ce qu’il y a de plus noble en nous. Mais qu’en est-il, 10 mois plus tard ? Qu’a-t-on appris collectivement de tout ça ?

De son côté de la ligne, Fabien Cloutier soupire. « Qu’est-ce qu’on a appris ? » répète-t-il, le temps de réfléchir à son affaire. « Tabarouette ! Je trouve qu’on n’a pas appris grand-chose. On connaît peut-être mieux certaines personnes, ça a montré certains visages plus clairement. Je t’avoue que je pensais que la belle solidarité du départ allait durer un peu plus. On dirait qu’on a rapidement retrouvé nos bons vieux défauts de discussions qui n’en sont pas, de confrontations inutiles, de refus d’accepter la réponse de l’autre. Tout ça avec une grosse dose de fatigue et avec toutes les croyances qui diffèrent sur la COVID. »

Une situation absolument désolante — tendue, trouble, polarisante — présentant l’ironique avantage d’offrir une généreuse quantité de matière potentiellement comique à Fabien Cloutier, humoriste. Il anime samedi depuis le Capitole de Québec un gala ComediHa !, forcément virtuel (l’événement devait d’abord avoir lieu en août), aux côtés notamment de Mario Jean, de Rosalie Vaillancourt et de Patrice L’Écuyer. Il y sera notamment question, sur un ton plus léger, de ces petites habitudes que la pandémie nous aura permis de réexaminer (l’utilité des bises faites à des gens que l’on ne reverra jamais) mais aussi, de façon moins anecdotique, de la désinvolture avec laquelle certains abusent de la langue.

La voix de Fabien Cloutier grimpe d’une octave. Tirade. « Tsé, les gens qui parlent de dictature ? C’est peut-être un des mots que j’ai le plus de misère à entendre. Quand tu dis : “Nous sommes dans une dictature”, c’est comme si tu te promenais avec une pancarte sur laquelle il serait écrit : “Je ne connais pas grand-chose. Je ne suis pas la politique étrangère. Je ne m’intéresse à rien d’autre qu’à moi-même.” Il y a ailleurs dans le monde des femmes qui font de la prison parce qu’elles ont voulu avoir leur permis de conduire, pis toi, parce qu’il faut que tu portes un masque, t’es dans une dictature ? » Fabien reprend ses esprits. « Le ridicule de tout ça est un beau terrain de jeu pour l’humour. »

Photo: Hubert Hayaud Le Devoir L’humoriste Fabien Cloutier

Culture pour tous

S’il n’est pas dupe du rôle délétère des algorithmes sur un certain dévoiement du débat public, ayant sans doute contribué à cette dérive du vocabulaire qui le hérisse, Fabien Cloutier ne peut cependant s’empêcher de penser que les médias ont parfois contribué à repousser une partie de la population québécoise, nourrissant par le fait même une crise de confiance dont le complotisme serait le fruit le plus putride.

« J’ai de plus en plus de plaisir à frapper des deux bords, parce qu’il y a de la bêtise partout », explique-t-il au sujet de son désir de tancer toutes les formes de mépris : autant celui, grave, pour la vérité des faits que celui, insidieux, qui réduit parfois ceux et celles qui vivent hors des centres urbains à des caricatures.

« Si des gens ont délaissé les médias d’information, c’est aussi à cause de la façon dont on les dépeint. C’est peut-être parce qu’ils se disent : “Tant qu’à avoir l’air d’un innocent, je ne vais pas regarder ces choses-là.” Ce n’est pas vrai que celui qui branche sa Tesla et qui met son compost au chemin devant sa grosse maison en ville, c’est forcément un citoyen modèle, et que le gars qui a un pick-up en campagne, c’est forcément un cave qui pollue. […] À un moment donné, si j’ouvre le journal et qu’il y a cinq articles à propos d’une piste cyclable sur Saint-Denis, j’ai envie de dire : “Réalisez-vous à quel point il y a une partie du Québec qui s’en calisse ?”»

Parce qu’il porte plusieurs casquettes — auteur, comédien, humoriste, animateur —, Fabien Cloutier n’a pas manqué de boulot au cours de cette année difficile pour bien des créateurs et durant laquelle, paradoxalement, on aura rarement autant répété, en se gargarisant avec plus ou moins de suffisance, à quel point la culture est nécessaire et salvatrice.

« Même quand il n’y a pas de pandémie, il n’y a pas assez de travail pour tous les acteurs qui sortent des écoles », rappelle-t-il en reconnaissant faire partie des choyés qui sont souvent appelés. « Les vraies affaires qui vont devoir être renvoyées au gouvernement, quand tout ça sera fini, c’est que si la culture est si nécessaire et essentielle que ça, il faut rendre la culture au monde, pour vrai. Si on est si essentiels que ça, pourquoi est-ce qu’un show de théâtre de création avec huit comédiens, ça ne peut pas tourner partout au Québec ? S’il y avait du monde qui allait faire des shows chaque semaine partout au Québec, si on mettait en place un vrai système qui permettrait de décentraliser la culture, peut-être qu’il y aurait un peu plus d’ouvrage pour tout le monde. Mais dans le modèle actuel, où la culture est concentrée dans deux villes, je ne vois pas comment on peut réussir à faire travailler tout ce monde-là. »

Le pouvoir de la petite gifle

Très optimiste lors du premier confinement, un peu moins aujourd’hui, face à la bibitte humaine, Fabien Cloutier demeure donc tiraillé entre deux pôles, capable à la fois d’en appeler au meilleur de ses semblables dans une de ses harangues aussi tranchantes que bienveillantes dont il a le secret, et d’écrire une pièce de théâtre d’un désespoir opaque comme Pour réussir un poulet (dont une version est disponible en format balado depuis décembre grâce à la Scène nationale du son).

« Je suis constamment dans un équilibre, confie-t-il. Je fais le constat cruel de ce qu’est notre société, mais je suis incapable de me laisser aller au seul désespoir, parce que j’ai des gens autour de moi, des enfants. Dans mon humour, c’est ça qui a changé depuis que j’ai commencé : j’ai ramené plus de sourire. Au début, je voulais frapper, mais je frappais déjà fâché. Une petite gifle, parfois, ça fait aussi mal, et t’as moins l’air de donner des leçons. Moi, personne ne m’a jamais fait changer d’avis en me traitant de cave. J’essaie toujours de montrer dans mon humour que, même si je pense que t’es en train de dire quelque chose d’insensé, je demeure ouvert, je t’accueille. » Il s’arrête, comme pour peser ses derniers mots, puis éclate de rire. « C’est quasiment religieux, ça ! » Amen.

Gala ComediHa! animé par Fabien Cloutier

Le 16 janvier à 20 h à www.comediha.tv

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