La culture, c’est pour moi aussi

«Une partie du travail a été de réfléchir ensemble sur ce qui fait qu’une institution culturelle est excluante, explique Maïlis Burgaud, d’Exeko. On a fait ça avec dix institutions et neuf organismes communautaires. Ç’a été très riche.»
Photo: Noémie Maignien «Une partie du travail a été de réfléchir ensemble sur ce qui fait qu’une institution culturelle est excluante, explique Maïlis Burgaud, d’Exeko. On a fait ça avec dix institutions et neuf organismes communautaires. Ç’a été très riche.»

Il peut être intimidant, voire pétrifiant, de mettre les pieds au théâtre, au musée ou au ballet pour la première fois. Si on ne connaît pas les oeuvres, les habitudes, les habitués et les codes — quand est-ce qu’on applaudit, quand est-ce qu’on parle ou pas ? —, ces lieux de culture peuvent être encadrés de barrières. Après cinq ans de travail, la Charte pour une culture accessible, inclusive et équitable est une boîte à outils pour les institutions qui veulent ouvrir grand leurs portes, afin que tous aient le même droit et le même accès à la culture.

Ambitieuse ? Très ambitieuse, cette charte, pensée et corédigée par Exeko et le Groupe des onze, qui réunit des organismes communautaires (L’accueil Bonneau, L’Itinéraire, Les muses, etc.) et des institutions culturelles reconnues (TNM, Place des Arts, Orchestre symphonique de Montréal, etc.). Ses objectifs sont, par exemple, d’améliorer l’accessibilité (physique, économique, d’accueil, en proposant même des horaires de représentation inhabituels), autant que d’améliorer la représentativité et la diversité dans les organisations comme dans les œuvres présentées. Des objectifs qui pourraient, s’ils sont réellement mis en action, rebrasser non seulement l’identité des grandes institutions culturelles, mais la façon même dont on perçoit l’art au Québec, confirme la spécialiste de l’art engagé à l’UQAM, Ève Lamoureux. « Peu importe le type d’équité dont on parle, s’engager réellement dans cette charte, c’est revoir en profondeur sa façon de fonctionner. »

« Encore aujourd’hui, les grandes institutions restent liées à l’élite », explique Mme Lamoureux, qui observe le projet depuis ses débuts. « Pas nécessairement aux nantis économiques, quoique le revenu soit un facteur, mais aussi au niveau d’instruction. Tout le travail de démocratisation et de démocratie culturelle fait il y a quelques années a donné des constats surtout négatifs pour l’opéra, les musées, la danse, dont les institutions sont encore plutôt fréquentées par des gens culturellement instruits, malgré toutes les stratégies » déployées. On le sent, la prof en histoire de l’art est d’autant plus curieuse de voir si, cette fois, la démarche réussira.

« C’est vrai que ça pourrait être une énième charte qu’on signe pour porter une espèce de blason d’inclusion », reconnaît la directrice des communications d’Exeko, Maïlis Burgaud. Mais pendant tout le processus, de longue haleine, qui a débuté avant que les politiques sur l’équité et l’inclusion soient si prononcées chez les subventionneurs, « on a vraiment senti que les institutions sont prêtes à repenser et à redéfinir leur façon de proposer la culture » mentionne-t-elle, « mais aussi de créer ». Exeko, pour ce projet, a fait le choix conscient d’éviter les alliés culturels naturels à la cause, comme Montréal arts interculturels, dont le mandat est axé sur la diversité, ou la danse contemporaine, discipline en avance au Québec en représentativité.

Il faut garder une pression énorme sur ces institutions, pour qu’elles ne puissent pas ne rien faire tout en gardant l’aura d’avoir signé cette charte. C’est une transformation en profondeur qui est demandée, qui touche à la fois l’excellence artistique et ce qu’on représente. Ça ne se fait pas en six mois.

 

Ce sont plutôt « les institutions artistiques qui peuvent paraître élitistes ou difficiles d’accès » qui ont été invitées. « On a mis en relation des organismes qui travaillent en itinérance avec les Grands Ballets canadiens de Montréal, par exemple », en accompagnant ces nouveaux spectateurs avant, pendant et après le spectacle, et en les mêlant au public habituel. « Une partie du travail a été de réfléchir ensemble sur ce qui fait qu’une institution culturelle est excluante, continue Mme Burgaud. On a fait ça avec dix institutions et neuf organismes communautaires. Ç’a été très riche. » En est issu, entre autres, un copieux rapport de chercheurs de l’Université Laval sur les barrières à l’accès à la culture.

« Les prises de conscience qu’on a faites sont extraordinaires », relate la directrice artistique de la Maison-Théâtre, Sophie Labelle. Spécialisé dans la clientèle jeunesse et scolaire et dans la médiation avec ces groupes, ce théâtre a naturellement l’habitude de l’inclusion. « Il y a deux endroits chez nous où ça bloque. Dans la salle, 60 % de notre clientèle est issue du milieu scolaire, et à cause de ça, depuis toujours, notre public est représentatif de la diversité montréalaise. Mais notre clientèle familiale est comme celle de toutes les autres institutions : blanche, francophone, éduquée, aisée. Il faudrait que les autres enfants, qui nous découvrent par la sortie scolaire — un des accès à l’art les plus équitables, en passant… —, quand ils ont la piqûre, puissent avoir les moyens de contaminer leur famille ; qu’il y ait des moyens pour que cette famille puisse elle aussi venir au théâtre. »

Et si, sur le plateau, on voit des acteurs de toute la diversité, des voix — metteurs en scène, auteurs, concepteurs — issues de la diversité, « il n’y en a pas assez », estime Mme Labelle. « C’est là-dessus qu’on doit plancher tous ensemble, pour faire de la place, ôter des barrières, en donnant du soutien pour que ces voix puissent naître. Je crois aussi que ça veut dire que, comme diffuseur, on doit absolument être sensible aux formes hybrides et multidisciplinaires. »

Photo: Amandine Gazut Séance de médiation organisée par Exeko

À l’Opéra de Montréal, la situation est plutôt inversée. La programmation a pris un tournant marqué depuis quelques ans pour faire grand place à la diversité. Exemples ? Les feluettes,qui parle d’homosexualité, liste le directeur de l’action sociale et éducative, Pierre Vachon. Le royaume de Michabous, un nouvel opéra inspiré d’histoires traditionnelles ojibwées et créé en collaboration avec les Premières Nations, avec le compositeur cri Andrew Balfour. Les passerelles faites avec le Festival du monde arabe.

Le côté international de l’opéra permet de naviguer à travers un large répertoire, indique M. Vachon, issu de plusieurs voix et points de vue. « On croit souvent que le public de l’opéra est plus conservateur, commente le directeur. Je suis étonné de voir à quel point notre public embarque dans ce qu’on propose. Ça nous propulse. Il y a quelques années on craignait, on ne savait pas comment renouveler notre public ; maintenant on voit que la tendance est tout à fait dans la direction de l’inclusion, que notre public est assez hétéroclite. »

Quel futur pour cette charte ? « Ce ne sera pas à Exeko de le dire. On ne va pas contrôler, on ne veut pas faire ça, précise Mme Burgaud. On a une rencontre dans les prochaines semaines pour penser un plan d’action. » Pour la professeure Lamoureux, « il faut garder une pression énorme sur ces institutions, pour qu’elles ne puissent pas ne rien faire tout en gardant l’aura d’avoir signé cette charte. C’est une transformation en profondeur qui est demandée, qui touche à la fois l’excellence artistique et ce qu’on représente. Ça ne se fait pas en six mois. » L’art d’élite est-il sur le chemin de devenir l’art de tous ? Encore faudrait-il que les salles de spectacle rouvrent pour qu’on puisse en juger.

 

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