Le politicologue Olivier Duhamel visé par des allégations de pédophilie et d'inceste

Le politicologue Olivier Duhamel, ici photographié en 2016, est maintenant visé par une enquête pour «viols et agressions sexuelles».
Photo: Stéphane de Sakutin Agence France-Presse Le politicologue Olivier Duhamel, ici photographié en 2016, est maintenant visé par une enquête pour «viols et agressions sexuelles».

Pédophilie, inceste, silence. Un an après l’écrivain Gabriel Matzneff, une autre figure du Tout-Paris intellectuel, Olivier Duhamel, est déboulonnée par un livre coup-de-poing l’accusant d’inceste et dénonçant la complaisance de la grande « famille » de l’intelligentsia française.

Dans un livre à paraître jeudi, Camille Kouchner, fille de l’ancien chef de la diplomatie Bernard Kouchner, accuse son beau-père, le politicologue Olivier Duhamel, d’avoir agressé sexuellement son frère jumeau à l’adolescence. Des faits qui auraient eu lieu à la fin des années 1980, dans le silence de La Familia grande, titre du livre et surnom que se donnait cette bande d’amis, intellectuels et artistes de gauche, fascinés par la révolution cubaine.

Avant même la sortie de l’ouvrage (il paraîtra au Seuil le 7 janvier en France et le 10 février au Québec), dont les bonnes feuilles ont été publiées dans la presse, M. Duhamel, 70 ans, a démissionné de toutes ses fonctions. Et cet habitué des plateaux de télé, ancien président de la prestigieuse Fondation nationale des sciences politiques, est désormais visé par une enquête pour « viols et agressions sexuelles ».

Camille Kouchner, 45 ans aujourd’hui, s’est d’abord tue, à la demande de son frère victime, avant de commencer à parler à son entourage, dont sa mère Evelyne Pisier — sœur de l’actrice Marie-France Pisier —, qui n’a jamais lâché son mari. « Très vite, le microcosme des gens de pouvoir, Saint-Germain-des-Prés, a été informé. Beaucoup savaient et la plupart ont fait comme si de rien n’était », écrit Mme Kouchner.

Des mécanismes qui rappellent cruellement l’affaire Matzneff. Il y a un an, dans son livre Le consentement, Vanessa Springora décrivait l’emprise exercée sur elle par l’écrivain pédophile, avec qui, adolescente, elle a eu une relation. Elle exposait ce que le milieu littéraire parisien avait toujours su et vu, sans jamais le condamner : la pédophilie assumée et revendiquée de l’écrivain, aujourd’hui visé par une enquête pour viols sur mineurs de moins de 15 ans.

L’affaire, qui a eu un écho international, a aussi révélé une certaine complaisance française, celle d’« une autre époque », avant le mouvement #MoiAussi, et celle d’une autre génération, les post-soixante-huitards marqués par la libération des mœurs, de la sexualité, de la société.

« Famille consanguine »

« Une autre époque ? » Tristane Banon, qui, dans les années 2000, a été une des premières à raconter avoir été victime d’une agression de la part de Dominique Strauss Kahn, réfute l’argument. Quatre ans avant l’affaire du Sofitel, son témoignage — qui a donné lieu à une plainte classée sans suite — avait été accueilli dans l’indifférence ou le sarcasme.

« Quelle que soit la période dont on parle, c’est le même schéma, d’une constance ahurissante, qui se reproduit et qui rend dingue », dit-elle à l’AFP. Relevant le « courage » de Camille Kouchner, qui brise le silence « de la famille, de la famille élargie, puis de la famille politique », Mme Banon souligne « l’entre-soi » et « la consanguinité » de tous ces milieux.

Quel que soit le milieu social, les mécanismes à l’oeuvre sont les mêmes : abus de confiance, chantage affectif, pouvoir de l’adulte sur l’enfant. Et le silence.

 

« Une affaire de pédophilie incestueuse mettant en scène des personnalités qui appartiennent aux élites sociales françaises : on est dans la lignée de ce qui s’est passé avec Matzneff », estime pour sa part Pierre Verdrager, sociologue spécialiste de la pédophilie.

Les violences sexuelles touchent tous les milieux sociaux, insistent cependant les spécialistes, et près d’une personne sur dix aurait été victime d’inceste, selon les estimations. « Quel que soit le milieu social, les mécanismes à l’œuvre sont les mêmes : abus de confiance, chantage affectif, pouvoir de l’adulte sur l’enfant. Et le silence. C’est le propre de l’inceste, il en est constitutif », explique à l’AFP la spécialiste des violences sexuelles Alice Debauche.

« Les gens préfèrent ne pas savoir, car reconnaître la réalité de l’inceste, c’est accepter de voir une partie de son monde s’écrouler. On commence à accepter qu’il y ait des victimes. Mais on a du mal à reconnaître qu’il y a des agresseurs », ajoute-t-elle.

Le silence apparaît donc d’autant plus assourdissant lorsqu’il est brisé au sein d’un milieu favorisé, et donc médiatisé. « Un seul scandale ne peut pas détruire tout l’édifice. Mais je crois qu’on est dans une séquence historique », estime M. Verdrager. Pour autant, « le chemin est encore très long », estime Mme Banon. « Il est très difficile de bousculer l’ordre établi. »

  
 

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