Tragédie à l'indienne - Rohinton Mistry

Rohinton Mistry dit une Inde cruelle, aux prises avec des problèmes qui semblent sans issue. Il dit aussi une Inde tendre, qui entretient précieusement certains liens entre les êtres. Il dit un monde foncièrement oriental, avec ses règles, ses lois et ses usages, que peu d'entre nous connaissent à fond. En quelques années, ce romancier canadien d'origine indienne a vu son étoile monter en flèche dans le paysage littéraire international. Après le remarquable Équilibre du monde, roman qui trace la vie de deux intouchables à Bombay, Une simple affaire de famille, sa dernière oeuvre, vient d'être traduite en français chez Albin Michel. Portrait d'un romancier réaliste, auteur de fresques complexes qu'on a déjà comparé à Dickens et à Tolstoï.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que Rohinton Mistry fait dans l'antiphrase, puisque L'Équilibre du monde est de toute évidence la chronique d'un monde en déséquilibre et qu'Une simple affaire de famille s'avère en fait une histoire familiale très compliquée.

Rohinton Mistry est né à Bombay en 1952, d'une famille parsie, comme on désigne le groupe religieux chassé d'Iran, de croyance zoroastrienne, qui vit en Inde. Arrivé au Canada, il y a d'abord travaillé en tant qu'employé d'une banque. «Est-ce que j'aurais commencé à écrire si je n'avais jamais quitté l'Inde? Probablement pas, répond-il, joint par courriel en Ontario, où il vit maintenant. J'ai l'impression que je n'aurais pas trouvé l'espace, la solitude dont j'ai besoin pour écrire. D'un autre côté, si j'avais vraiment voulu écrire, j'aurais appris à le faire dans les conditions régnantes. Après tout, des gens vivent et écrivent en Inde, n'est-ce pas?»

Il faut dire qu'alors qu'il était en Inde, Rohinton Mistry s'intéressait plutôt à la musique, en particulier aux chansons contestataires occidentales, celles de Bob Dylan, de Leonard Cohen et de Simon and Garfunkel. Après s'être installé au Canada, notamment sous la pression de ses pairs qui voyaient là pour lui une occasion d'améliorer son sort, cette sorte de musique, qui ne prenait pas sa source dans ses racines, ne l'intéressait plus.

«Arrivé au Canada [...] il m'est apparu clairement que j'imitais quelque chose qui n'était pas mien, qui n'avait pas de sens au regard de ma propre vie, de ma propre réalité», confiait-il au magazine Asiasource en 2002.

Laissant aller son penchant pour la littérature, Mistry s'inscrit à des cours de littérature à l'université de Toronto. La première nouvelle qu'il soumet à un concours rafle le premier prix. La seconde nouvelle, qu'il présente l'année suivante, rafle également le premier prix. Cet amateur de Joyce, de Tchekhov, de Dostoïevski, de Camus ou de James Baldwin y voit un signe du destin, l'indication d'une vocation. Un grand écrivain est né. Depuis, la liste des prix qu'il a gagnés est longue. Une simple affaire de famille a récemment été finaliste pour le Booker Prize en 2002 et a remporté le prix Kiriyama pour la fiction.

Un engagement

Poignants, peignant une réalité sans pitié, les romans de Mistry éveillent chez le lecteur une sensibilité aux réalités de l'Inde d'aujourd'hui: fanatisme, intolérance, hiérarchie y sont au programme. Une simple affaire de famille se déploie dans les années 90, au sein d'une famille parsie qui désapprouve jusqu'à l'interdiction le mariage de ses membres avec des représentants d'autres communautés religieuses. Un homme vieillissant et atteint de la maladie de Parkinson, Nariman Vakeel, se voit pris en charge par sa seule fille biologique, qu'il a eue d'un mariage sans amour avec une femme de la même communauté religieuse que lui. La présence de Nariman chez sa fille entraîne des difficultés financières pour la famille et toute une série d'événements.

Alors qu'on lui demande si l'Inde qu'il dépeint est réaliste, s'il s'agit bel et bien de l'Inde qu'il a connue, le romancier répond: «Un romancier n'a qu'un seul devoir, je crois: dire la vérité comme il ou elle la voit, c'est-à-dire d'écrire honnêtement. Un écrivain se sert de plusieurs choses: sa connaissance personnelle, son expérience, sa mémoire, son imagination... »

Il faut dire que, lorsque le roman L'Équilibre du monde, histoire terrible de deux intouchables qui tentent de sortir du système de castes et de devenir tailleurs à Bombay, était apparu sur la liste des finalistes pour le Booker Prize, la critique et écrivaine australienne Germaine Greer, qui avait enseigné quatre mois en Inde, avait dit ne pas reconnaître en ce livre l'Inde qu'elle-même avait connue. «C'est un livre canadien sur l'Inde», avait-elle lancé. Mistry en avait à peine cru ses oreilles. «Elle veut dire qu'elle, qui a enseigné quatre mois en Inde à des élèves de milieu aisé, connaît mieux l'Inde que moi qui y ai passé 23 ans avant d'émigrer?», répondait-il furieux.

L'histoire privée d'intolérance d'Une simple affaire de famille se déroule sur la toile de fond de la montée du fondamentalisme religieux en Inde. Pourtant, le romancier n'écrit pas avec l'intention de développer une conscience politique chez ses lecteurs.

«Mon engagement est d'abord et avant tout envers la narration et envers les personnages sur lesquels je choisis d'écrire. Si, pour dire leur histoire, il est nécessaire de mettre en lumière la réalité politique de cette société et de voir comment cette société tient ses ramifications dans leur vie, alors c'est ainsi. Mais je n'ai pas le désir brûlant d'éduquer qui que ce soit. Je crois d'ailleurs qu'un roman écrit avec l'intention d'éduquer finirait par être un mauvais roman», explique-t-il.

Mais lorsqu'il se montre intéressé par l'élection récente du Parti du Congrès en Inde, le romancier se réjouit et se fait soudain plus loquace. «Les dernières années de pouvoir en Inde ont promu une montée constante du fondamentalisme hindou et de la politique de la division. L'exemple le plus frappant en est le carnage survenu dans l'État du Gujarat durant les mois de février et de mars 2002, alors que le BJP était au pouvoir. Plus de 2000 innocents ont été tués, dont la majorité étaient des musulmans, alors que la machine judiciaire n'a pas fonctionné parce qu'ils avaient reçu l'ordre de ne pas intervenir. Plusieurs ONG et organisations de droits de l'homme ont appelé ce massacre un génocide commandité par l'État. Les circonstances entraient dans la définition de l'ONU d'un génocide: une communauté a été identifiée sur la base de sa religion et systématiquement ciblée et tuée, leurs maisons et leurs entreprises ont été détruites, parfois avec l'aide de la police.»

Peut-être y a-t-il là le contexte brûlant d'un prochain roman...