L’autre danse en ligne

Une image du tournage de la pièce «VERSO» d'Audrey Bergeron, webdiffusée par Danse-Cité et rendue disponible sur la plateforme Sceno.tv
Photo: Marjorie Guindon Une image du tournage de la pièce «VERSO» d'Audrey Bergeron, webdiffusée par Danse-Cité et rendue disponible sur la plateforme Sceno.tv

Depuis mars dernier, la moitié des Canadiens auraient consommé de la culture en ligne, selon un sondage mené pour le compte du Centre national des arts et de Business / Arts par Nanos Research. Une migration qui, de l’intérieur, a nécessité de nombreuses transformations chez les organismes comme chez les artistes. Retour sur une adaptation en accéléré, dont on commence à récolter les fruits en danse.

Le numérique est un espace vaste dans lequel on peut se perdre. Et lorsqu’on est un organisme ou un artiste de la scène, il n’est pas acquis qu’on y trône au premier plan. « À part notre infolettre et les réseaux sociaux, on n’était à peu près pas dans le numérique, alors il a fallu y mettre les moyens, raconte la codirectrice artistique de Danse Danse Caroline Ohrt. Notre courbe d’apprentissage a été très abrupte. »

Même constat du côté de Danse-Cité, qui a adapté deux œuvres scéniques à l’écran cet automne, en direct, d’abord, puis en rediffusion. « Il fallait trouver une solution, on n’avait pas le choix », expliquait récemment Sophie Corriveau, directrice artistique et générale de Danse-Cité, lors d’une discussion sur la webdiffusion organisée en collaboration avec Diagramme.

À part notre infolettre et les réseaux sociaux, on n’était à peu près pas dans le numérique, alors il a fallu y mettre les moyens. Notre courbe d’apprentissage a été très abrupte.

 

Heureusement, les artistes ont répondu à l’appel, malgré parfois quelques doutes sur la technologie. « Avant, j’aurais dit qu’artistiquement, un livestream, ça ne m’intéressait pas du tout. Je trouvais ça plate, ça ne représentait pas l’expérience du spectacle. Mais, finalement, ça nous a permis d’amener un autre regard sur l’œuvre, de la lire d’une autre façon et d’explorer l’intimité. Là, je vois l’intérêt », raconte Helen Simard, qui a présenté son œuvre Papillon en direct et en rediffusion cet automne avec Danse-Cité.

Une œuvre à part entière

C’est le caractère unique de la création et son adaptabilité à l’écran qui semble primordial. L’idée n’étant pas de diffuser une simple captation, mais bien une œuvre à part entière. « Le chorégraphe et le réalisateur travaillent ensemble, alors on imagine ensemble une troisième œuvre qui est la rencontre de ces deux créations-là », explique Audrey Bergeron, qui a dû oublier la possibilité de jouer sa pièce VERSO sur scène.

Helen Simard, en tant que chorégraphe, mais aussi coréalisatrice, a aussi dû repenser sa pièce entièrement pour l’adapter au Web. « Il fallait vraiment que je pense à deux productions séparées. Ce n’était pas du tout le même travail. Je voulais éviter de tomber dans le piège de faire juste de l’image et d’oublier le corps », se rappelle-t-elle.

C’est aussi l’approche de l’Agence Mickaël Spinnhirny, qui, avec sa plateforme Sceno.tv, souhaite offrir une place aux artistes en les encourageant à y déposer gratuitement leurs œuvres numériques. « On s’attend à du contenu adapté au numérique, pas une simple captation avec une caméra fixe. C’est notre devoir en tant que milieu culturel de rehausser le contenu numérique pour qu’il devienne complémentaire à la scène », dit le directeur de l’agence.

Même si plusieurs captations de spectacles ont été offertes cet automne, on a pu observer que ce sont souvent des créations originales qui sont proposées au public, afin d’aller plus loin que l’enregistrement fixe et dévoiler un pan créatif nouveau de la danse. « Même lorsqu’on a diffusé des spectacles déjà enregistrés, des créations déjà faites, on y a ajouté du contenu documentaire. C’était important pour nous d’aller plus loin que ce qu’on peut trouver en salle », raconte Caroline Ohrt

S’inscrire dans le temps

D’autant que le numérique risque de s’inscrire dans le temps. Une nouvelle façon de consommer s’est développée chez les spectateurs, le Web permettant d’ajouter de la valeur à la création. « Ce n’est assurément pas éphémère, ça va demeurer et se raffiner. Je pense qu’on va avoir une offre de plus en plus pertinente qui va mieux enrober ce qu’on présentera en salle », dit la codirectrice artistique de Danse Danse. À l’Agence Mickaël Spinnhirny, on considère aussi le Web comme source de valeur ajoutée : « Le numérique ne remplacera jamais la scène, mais est un complément. Cette année nous a permis d’écrire de nouvelles pages qui vont rester dans le temps. »

Pour les artistes, l’intérêt pour le numérique est variable. Certains ne souhaitent pas du tout s’y inscrire, d’autres sont très stimulés par ces nouvelles voies d’exploration. « Les possibilités sont infinies pour les artistes, mais le numérique n’est pas une exigence, il faut respecter leurs envies, et ne rien imposer. On va toujours travailler dans le respect de l’idée artistique, cela donnera une diversité d’approches intéressante », tient à souligner la codirectrice de Danse Danse.

Un milieu plus collaboratif

La crise peut aussi avoir ses bons côtés. En effet, le milieu de la danse au Québec s’est rapidement « serré les coudes », d’après Mme Ohrt. « On s’est beaucoup concertés, beaucoup aidés. Le dialogue est plus ouvert qu’avant, le milieu plus collaboratif, et on a vraiment développé une meilleure transparence », explique-t-elle.

Mickaël Spinnhirny ressent la même chose. En plus de proposer des spectacles en ligne, Sceno.tv incarne aussi cette visée de collaboration, se définissant comme un service de création d’événements numériques sur mesure pour les organismes : « On souhaite accompagner et donner les outils aux artistes, mais aussi aux diffuseurs », explique-t-il. Après avoir été présenté en direct, puis en rediffusion par Danse-Cité, le spectacle VERSO d’Audrey Bergeron a par exemple été rendu disponible sur la plateforme.

Les artistes et les diffuseurs se préparent tous à une éventuelle réouverture des théâtres, car une chose reste certaine : rien ne peut remplacer l’expérience en personne, à l’intérieur ou à l’extérieur : « On a tous hâte d’être en salle ! »