Olivier Demers, quêteux des temps modernes

Son projet, écrit le violoniste Olivier Demers dans la préface de son livre, a rencontré une certaine résistance auprès de ses collègues, pour une raison toute simple: cette musique vit grâce à la tradition orale.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Son projet, écrit le violoniste Olivier Demers dans la préface de son livre, a rencontré une certaine résistance auprès de ses collègues, pour une raison toute simple: cette musique vit grâce à la tradition orale.

L’ouvrage de plus de 350 pages arrive à peine en librairie qu’il est déjà assuré d’être un succès de librairie. Signé Olivier Demers, violoniste, guitariste et membre émérite du réputé orchestre trad Le Vent du Nord, voici 1000 airs du Québec et de l’Amérique francophone Tome 1, le plus exhaustif catalogue de chants et d’instrumentaux du répertoire folklorique québécois de la fin du XIXe siècle à aujourd’hui. Le musicien a investi près de 13 ans de travail en recherche et en transcriptions pour en arriver enfin à ce premier tome, un projet colossal pourtant d’abord accueilli avec scepticisme auprès des membres de la grande famille trad québécoise.

Musicien depuis 25 ans, Demers a les reels au bout des doigts, mais impossible de tous les avoir en tête. Il en a tellement que le rigodon lui coule par les oreilles ; au moins un second tome sera nécessaire pour ne pas en perdre, affirme-t-il. Car ce projet est né d’une nécessité : celle de retranscrire à l’ordinateur, à l’aide d’un logiciel de notation musicale, tous ces airs qu’il a accumulés, histoire de pouvoir s’y référer quand la mémoire seule sature. « Après avoir transcrit deux ou trois cents airs, je me suis dit que ça pourrait bien devenir un livre, raconte le musicien. J’ai continué à retranscrire ceux que je connaissais, puis je me suis mis à fouiller dans mes archives — des airs, j’en ai des milliers à la maison » —, sur cassette, sur disque, sur papier, dans ses carnets, alouette.

L’entreprise, écrit-il dans sa préface, a rencontré une certaine résistance auprès de ses collègues, pour une raison toute simple : cette musique vit grâce à la tradition orale. Ces airs, ces reels, ces brandys, galopes, valses et autres Paul Jones se transmettent de bouche-à-oreille, de violoneux à violoneux — de quêteux à habitant aussi, rappelle le musicien : « Avant, c’étaient les quêteux qui propageaient le répertoire » de village en village, au fil de leurs rencontres avec les gens qui leur apprenaient en échange des chansons de leurs régions. « Ensuite, pour transmettre le répertoire, il y a eu les 78 tours, la radio, les shows de télé — Chez Isidore avec La Famille Soucy [1960-1962], La soirée canadienne [animée par Louis Bilodeau sur Télé-Métropole, entre 1960 et 1983] —, les vinyles, cassettes, disques compacts, l’Internet… et pourquoi pas aujourd’hui le livre ? »

Parce que, selon certains, fixer cette musique sur papier freinerait son élan, celui du nécessaire partage de ces airs d’un musicien à un autre, geste qui a permis au répertoire de persister dans le temps et surtout, ajoute Demers, d’évoluer. « Mon but est de faire comprendre aux gens qu’un morceau n’est pas nécessairement fixé dans une époque, mais bien quelque chose de vivant, qui se transforme, qui évolue. J’ai parfois dû mettre deux ou trois versions d’un même reel lorsque les variantes étaient assez importantes pour le justifier. » Parfois, un même air possède plusieurs titres — le Reel des paroissiens, par exemple, est aussi connu dans le village à côté comme le Reel de l’étatisation, le Reel du berger ou encore le Cotillon du père d’Arsène Jarry.

Le but est d’inviter les musiciens à plonger plus profondément dans le coeur de ce répertoire. J’espère que mon livre aura une longue vie. En tout cas, il sera encore consulté dans dix ans.

 

Les partitions colligées par Demers et classées par ordre alphabétique comportent d’ailleurs le strict minimum d’information ; le nom du compositeur, lorsqu’il est connu, la tonalité dans lequel il devrait être joué, parfois sa mesure, mais pas d’indications propres à l’interprétation telles que les accents ou les coups d’archet ; les notes sont gravées pour la postérité ; aux musiciens ensuite de s’approprier ces airs et de les mettre à leur main.

C’est précisément ce qu’espère Olivier Demers, qui avoue s’être inspiré de l’œuvre de Francis O’Neill, policier américain (né en Irlande) et musicien ayant consacré sa vie à cataloguer le répertoire traditionnel irlandais à partir d’enregistrements sur cylindres de cire, de partitions publiées et d’entretiens avec des musiciens irlandais. Deux des estimés ouvrages qu’il a publiés de son vivant, O’Neill’s Music of Ireland (1903) et The Dance Music of Ireland (1907) sont aujourd’hui encore consultés : « Ces livres ont eu un impact majeur sur la diffusion de la musique traditionnelle irlandaise à travers le monde ; c’est en partie grâce à ça que la musique d’Irlande est jouée un peu partout. »

« Mon livre a une mission, celle de dire : voici la musique [traditionnelle] québécoise, comme les livres d’O’Neilll’ont fait » pour la tradition irlandaise, dit Olivier Demers, qui a déjà procédé à un second tirage de son livre paru fin novembre. « Mes commandes proviennent principalement des États-Unis, assure-t-il. Je reçois des commandes de pays scandinaves. Il sera lu en Angleterre, en Irlande, en Écosse — et ce, même si la préface est en français. [Ce milieu des musiques traditionnelles] en est un qui s’intéresse à la culture de l’autre, et que ce livre soit publié en français constitue d’abord une affirmation : voici la culture musicale d’un peuple francophone en Amérique. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le violoniste, guitariste et membre du réputé orchestre trad Le Vent du Nord, Olivier Demers

« J’ai fait ce livre pour propager notre répertoire et fournir des informations plus précises à des musiciens qui, parfois, apprennent un morceau après l’avoir entendu sur YouTube ou en avoir entendu parler dans des forums de discussions de musique trad sur le Web — il y en a tout plein de ça. » Il sera, souhaite Demers, l’ouvrage de référence de la tradition musicale québécoise pour les musiciens qui s’intéressent aux folklores — lorsque cette pandémie sera derrière nous, les camps de violon traditionnel seront à nouveau organisés, en Californie, en Nouvelle-Écosse, dans Lanaudière en juillet, où le musicien s’attend à trouver de nouveaux clients.

« Le but est d’inviter les musiciens à plonger plus profondément dans le cœur de ce répertoire. J’espère que mon livre aura une longue vie. En tout cas, il sera encore consulté dans dix ans », dit Olivier Demers, qui a aussi lancé le 6 novembre dernier un premier album solo de compositions originales pour guitare folk, À l’envers d’un monde.

« Le livre s’adresse au milieu traditionnel, qui pourra s’y référer, mais je veux aussi exposer cette musique à d’autres musiciens, issus du monde classique ou du jazz et qui désirent se rapprocher de ce répertoire, en leur faisant d’abord comprendre qu’il est gigantesque. C’est un livre pour musicien de tout calibre, de tout style, qui veut s’intéresser à la musique traditionnelle du Québec. Je me dis que si un musicien de l’Orchestre symphonique de Montréal pose ce livre sur son lutrin pour l’étudier, j’aurai réussi mon coup. Et si ça peut donner l’idée à des musiciens jazz ou classique de créer de nouveaux arrangements de ces morceaux, ben allez-y ! »

 

1000 airs du Québec et de l’Amérique francophone — Tome 1

Olivier Demers, Montréal, 2020, 356 pages