Festival Juste pour Rire - Évasion littéraire

Le constat est dérangeant: les personnages des oeuvres de fiction ne sont pas le fruit de l'imagination des auteurs. Que nenni! Ce sont en fait des quidams enlevés soudainement de leur propre vie pour être enfermés dans des univers romanesques. Et une poignée de ces victimes de la «mafia des auteurs», plus brillants que d'autres, arrivent parfois à s'échapper.

Sador Kronsky — c'est son nom — connaît très bien cet étrange destin. Profitant du sommeil de l'écrivain qui l'a fait prisonnier dans un manuscrit, ce banal agriculteur urbaniste — c'est son état — finit par prendre la fuite, à la page 26, en tuant au passage au couteau les personnages qui l'accompagnaient dans cette triste aventure et l'artisan de son malheur, un dénommé Jules-Jérome Barbarin. Le tout pour finir... sur les planches du Cabaret Music Hall du Festival Juste pour rire (FJPR).

La prémisse de base de ce Dans la peau du personnage est un brin pétée, comme dirait l'autre. Mais pour Patrick Guillemin qui campe ce cher Kronsky c'est plutôt d'une incroyable machination dont il est question. Machination que l'acteur français habitué des téléfilms dans son coin du globe s'active dans ce one man show à fort contenu littéraire, il va sans dire, à disséquer.

De son évasion depuis une résidence de Saint-Eustache — cela aurait très bien pu être du Lac à l'Épaule, de Shawinigan, au Québec ou de Juan-les-Pins, en France, pourquoi pas! — à sa rencontre avec un psychiatre frère jumeau d'un directeur de bibliothèque, le récit est totalement détraqué. Étourdissant aussi avec ses multiples personnages, tous amenés à la vie par Guillemin, qui participent à cette autopsie des «conditions de détention romanesque», un drame que les institutrices enseignent aux enfants et qui fait parfois disparaître des nouveaux nés quatre heures à peine après leur naissance. Selon l'auteur de cette pièce abracadabrante, Philippe Craig, pseudonyme de l'auteur et écrivain français Jean-Claude Massoulier.

Issu du cerveau sans doute perturbé de ce Massoulier, qui a signé plusieurs chansons humoristiques pour les Frères Jacques, Sador Kronsky devra pour revenir dans son monde, mais aussi le nôtre, se livrer à d'étrange manège. Et ce, afin d'éviter la police culturelle, à la trousse des personnages fugitifs, se défaire des soins insistants d'un psychiatre ou encore éradiquer sauvagement le nihilisme d'une bibliothécaire bornée.

Le résultat? Une heure et quart de construction par un acteur accompli d'un imaginaire qui oscille entre fiction et réalité aux douces tonalités Pirandelloniennes. Une mosaïque aussi où l'infamie et merveilleux se côtoient pour mettre en perspective le quotidien, la folie et critiquer au passage le monde, pas toujours clair, de l'édition.

La chose, dotée d'une écriture relevée, précise et parfois délectable a été placée par le FJPR dans sa série Le Plaisir des mots. Et ce n'est certainement pas un hasard.