Équilibre social et communion des émotions

Charles-Édouard Carrier Collaboration spéciale
Pour Olivier Kemeid, auteur, metteur en scène et directeur artistique du Théâtre de Quat’Sous, le théâtre fait partie de la vie démocratique, car «la salle de spectacle est une agora où des êtres humains viennent voir d’autres êtres humains qui réfléchissent et débattent».
Photo: iStock Pour Olivier Kemeid, auteur, metteur en scène et directeur artistique du Théâtre de Quat’Sous, le théâtre fait partie de la vie démocratique, car «la salle de spectacle est une agora où des êtres humains viennent voir d’autres êtres humains qui réfléchissent et débattent».

Ce texte fait partie du cahier spécial Théâtre

L’an dernier, un rapport du Bureau régional de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour l’Europe affirmait que l’art peut être bénéfique pour la santé, tant physique que mentale. C’est après avoir analysé des éléments de preuve tirés de plus de 900 publications du monde entier qu’on en arrivait à cette conclusion. En temps de pandémie, alors que les musées, les théâtres et les salles de spectacle sont fermés, comment se porte notre santé mentale ?

Culture pour tous est un organisme dont la mission est de faire reconnaître les arts et la culture comme facteurs essentiels d’épanouissement par des programmes de sensibilisation et d’éducation favorisant la participation des citoyens. Il ne fait donc nul doute, pour la p.-d.g. Louise Sicuro, que les arts et le bien-être commun sont liés : « C’est beaucoup plusclair aujourd’hui que les effets intrinsèques des arts et de la culture ont des effets sur le développement de la créativité et même sur la capacité pour chacun de résoudre des problèmes, de les comprendre. » Notant au passage qu’on n’a jamais autant parlé de science en cette période pandémique, elle remarque que la crise actuelle a eu un effet similaire pour l’art et la culture. L’accès restreint au divertissement par les arts vivants ou toute autre forme d’expression exacerbe le besoin d’en consommer.

Comédiens et gardiens d’une société équilibrée

Pour Olivier Kemeid, auteur, metteur en scène et directeur artistique du Théâtre de Quat’Sous, la coupure radicale occasionnée par la pandémie met en lumière l’importance du théâtre, tant pour les artistes que pour le public.

C’est parfois plus facile de pleurer ou de rire au théâtre que dans notre vie de tous les jours

 

« Fort des témoignages que nous avons reçus, le confinement nous a montré à quel point nous offrons un certain réconfort. C’est primordial pour moi de réfléchir aux maux qui traversent notre société, d’offrir des échos à ce qui se trame dans la cité, et cela, sans jamais écarter le divertissement. J’ai toujours cru que l’on pouvait mêler le plaisir et la réflexion. Et ce sont deux éléments fondamentaux, plus que jamais en temps de pandémie. »

Stéphane Gagnon, psychologue à l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal, souligne qu’au théâtre, du point de vue du spectateur, « ce sont les neurones miroirs qui s’activent dans le cerveau. Si on observe une action, notre cerveau réagira de la même façon que si c’était nous qui la produisions. Ça nous met donc en contact avec les émotions vécues par les personnages, en connexion avec ce qui se vit sur la scène. C’est pourquoi c’est parfois plus facile de pleurer ou de rire au théâtre que dans notre vie de tous les jours ».

Seuls, ensemble

Les arts peuvent-ils nous aider à vivre mieux en nous confrontant à des imaginaires autres que les nôtres ? Louise Sicuro croit que oui : « Les arts nous permettent de prendre du recul par rapport à nos propres émotions en voyant celles des autres qui seraient transposées, comme c’est le cas au théâtre, par exemple. Cette capacité de changer nos pensées, de rompre avec les comportements intellectuels auxquels nous sommes habitués peut être profondément satisfaisante. C’est se découvrir soi-même à partir de l’angle d’interprétation de l’artiste, et ce, même si les œuvres peuvent parfois être dérangeantes ou tragiques. Ça nous fait avancer et nous en avons tous grandement besoin. »

Être humain, c’est être social. On n’est pas fait pour vivre tout seul indéfiniment.

 

Chez ceux pour qui le théâtre aide à réguler les émotions ou à briser l’isolement, supprimer ce facteur de protection pourrait avoir comme conséquence d’augmenter le facteur de risque, ajoute pour sa part le psychologue : « Ça fait partie d’un équilibre pour la santé mentale de certaines personnes. »

En attendant, partageons le virtuel

La dramathérapeute Marie-Émilie Louis croit quant à elle à l’importance du volet social dans l’art : « L’art est une façon d’entrer en relation. Dans un contexte collectif, même si on est seul, il y a cette synergie de groupe, au théâtre, en concert ou dans un musée. Et même s’il y a beaucoup d’artistes qui proposent des œuvres en ligne, sans l’énergie collective, on peut malgré tout devoir affronter un sentiment de solitude. Être humain, c’est être social. On n’est pas fait pour vivre tout seul indéfiniment. » Pour pallier l’impossibilité de se rassembler, elle propose des rendez-vous artistiques avec des gens de notre entourage. « On peut tous regarder le même spectacle en même temps, puis s’offrir ensuite un moment d’échange et de discussion. Ça permettra de socialiser grâce à l’art, malgré l’isolement. »

« La salle de spectacle est une agora où des êtres humains viennent voir d’autres êtres humains qui réfléchissent et débattent, illustre le directeur artistique du Quat’sous. On fait partie de la vie démocratique et de ne plus avoir accès à cette agora ne peut faire autrement qu’avoir des conséquences. Est-ce que ça expliquerait pourquoi les débats deviennent de plus en plus acrimonieux ? Le théâtre, la musique et combien d’autres sphères de la société contribuent à une catharsis, créant une manière de débattre plus sereinement où se confrontent différents points de vue. Ça manque cruellement en ce moment. »

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