Festival Juste pour rire - La naufragée du divorce

Ça pourrait commencer à ressembler à une tendance autoréférentielle et narcissique. Après les Monologues du vagin, où des femmes se concentrent sur leur partie intime, voici donc que le Festival Juste pour rire propose Le Démon de midi, au Théâtre du Rideau Vert, une pièce sur la grande désillusion conjugale, du seul et unique point de vue féminin.

Pièce coécrite par les Européennes Michèle Bernier et Marie Pascale Osterrieth, Le Démon de midi s'inspire largement de la BD best-seller du même nom signée par Cestac. Un film, tiré de l'original et du dérivé scénique, se tourne cet été en Europe.

Un autre album de Florence Cestac s'intitule Je veux pas divorcer. La bédéiste a de la suite dans ses excellentes idées noires. Elle a remporté le Prix d'Angoulême 2000, le plus prestigieux dans son domaine. Elle s'inscrit dans une certaine tradition française (on pense à Bretécher) utilisant l'art des bulles pour décortiquer les moeurs contemporaines et surtout les relations hommes-femmes. Elle se rattache aussi à un courant mondial, comme en témoigne le succès de la série des Mujeres alteradas, de la bédéiste argentine Maitena.

Quant au thème du démon du midi, il est vieux comme le monde, évidemment. L'expression vient d'ailleurs de la Bible, comme le rappelle la pièce, plus précisément du psaume qui annonce: «Tu ne craindras ni les terreurs de la nuit ni le fléau qui dévaste à midi».

Le cataclysme en question frappe Valérie, une femme qui aura bientôt 40 ans, jouée par l'impressionnante Valérie Blais. Le démon du mitan de l'âge s'empare de son mari. Et ce qu'elle raconte, c'est plutôt le naufrage conséquent de sa vie.

La scène s'ouvre sur la rescapée, un fusil sur la tempe, pendant qu'elle écoute l'ineffable «Je t'oublierai» écrite pour Isabelle Boulay par Luc Plamondon: «Que la télévision/Me renvoie ton regard/Qu'on appelle ton prénom/Dans un aérogare». Et ça commence. Tout y passe, en mille temps. Celui, magique, de la rencontre et des premiers rendez-vous. Le moment divin du mariage. Puis l'extravagance chassée par la routine. La naïveté et l'aveuglement du partenaire trompé. Les cornes qui poussent. La confrontation, l'expulsion du fautif, suivie d'une profonde déprime. Le retour sur le marché des agentes libres puis du mari repenti. Le second échec et l'envie soudaine de tuer...

Le canevas n'a rien d'original. Les observations fines et la franchise désarmante de l'héroïne compensent largement. «Si j'avais su, j'aurais étranglé toutes les femmes de moins de 30 ans, sauf les laides et les connes», avoue par exemple l'antihéroïne.

La performance de Valérie Blais, seule en scène pendant une heure trente, constitue l'autre point fort de cette production. Au total, la très polyvalente performeuse doit bien incarner trois douzaines de personnages, ses copines, les amis de son mari, son Jules, leur enfant, sans oublier la «fée pétasse» qui lui a fauché son homme. Parfois, un seul petit détail suffit pour faire basculer la scène: une main sur la hanche pour le mari, la tête relevée pour l'enfant, quelques accessoires pour les autres. La magie des planches opère parce qu'une magicienne mène la charge à l'humour. Ou plutôt deux, la pièce ayant été très bien dirigée par nulle autre que Dominique Michel, qui signe ici sa première mise en scène, à plus de 70 ans!

Cela dit pour le comment. Reste le pourquoi. On rigole beaucoup, on sourit encore plus souvent. Seulement, que veut dire cette comédie de moeurs, ce portrait de groupe en forme de one-woman-show? Là encore, beaucoup de choses, dont, à coup sûr, que les hommes sont tous des salauds, ou presque. Au fond d'eux, chacun abrite une bête immonde et perverse. Après quelques années de convention factice, sitôt le sauvage ranimé, le rustre recommence à se gratter les parties, s'exprime par borborygmes, gueule «kes-kon-mange» en rentrant à la tanière et rêve de sauter la voisine. Le mâle ne pense qu'à sauter la clôture ou à se faire faire une pipe à travers. À la première occasion venue, adieu l'épouse usagée et bonjour poulette.

Ça se tient et ça fait du bon théâtre. N'empêche, c'est un peu court, non? Le drame dans le couple, n'est-ce pas que l'on soit deux, avant d'être trois ou quatre?

Mais bon, les propos de tant de stand-ups masculins sur les filles, entendus au Festival Juste pour rire ou ailleurs depuis des années, ne pèchent pas non plus par excès de partage des torts. Alors, au lieu d'un énième monologue du vagin et d'un nouveau soliloque du pénis, on conclura en souhaitant un vrai de vrai dialogue des genres, un de ces jours...